Je m'abonne
Cinéastes Invités

Conversation autour de la comédie – partie 4

par Jean-François Chagnon

17 novembre 2014
Helen Faradji

Salut Jean-François

On va entamer cette dernière semaine de conversation avec un article du bon Dr Bordwell que tu m’as envoyé. Il s’y pose la question de l’humour inhérent à tel ou tel effet de style / mouvement de caméra. En gros: un rire provoqué non pas par ce qu’on montre dans le plan, mais directement par le plan. Il cite Sonnenfeld pour qui l’utilisation d’un objectif très grand angle, (quoi que tu mettes devant ou presque), crée du rire. Est-ce que à tes yeux, il y aussi un effet, une technique, un mouvement qui serait tout simplement drôle en soi?

 

17 novembre, 23h18
Jean-François Chagnon

Allo !

Si je suis confus, tu m’excuseras, c’était ma fête de 30 ans en fin de semaine.

Oui, il existe des techniques filmiques plus efficaces en humour, voire drôles en elles-mêmes. C’est le cas du gros plan tourné en grand angle dont parle l’article, mais aussi du zoom et du panoramique, entre autres. Comme le texte de Bordwell traite de la notion de plan – cadrage, composition, focale, mouvement -, je ne m’attarderai pas aujourd’hui au découpage, au jeu d’acteur ni au montage.

Avant d’entrer dans les détails, j’ajouterai quelques réflexions qui me sont venues lors de la lecture de cet article. Je pense qu’il existe une différence entre un gag et un type de comique lié à la tonalité générale que j’appellerai la drôlerie. Un gag est un effet qui présente une construction intellectuelle et qui joue avec la compréhension et les attentes du spectateur. Le gag est déjà présent dans le scénario : la construction plastique du plan l’articule visuellement et en amplifie l’efficacité. La drôlerie est plutôt liée à une impression, à l’ambiance. Dans la création d’un plan, il s’agit d’une notion purement visuelle : le rire est produit par l’image elle-même.

Et le texte de Bordwell n’aborde pas la parodie. Comme cette forme de comédie pastiche ou déconstruit – pour les ridiculiser – les codes des autres genres, chaque élément technique (notamment dans la création des plans) participe à l’efficacité comique.

J’entre dans les détails.

Le gros plan en grand angle et la drôlerie

Généralement, les gros plans servent à impliquer le spectateur dans l’émotion du personnage. Par contre, la technique du gros plan en grand angle – classique en comédie – permet de cadrer un comédien de près en évitant l’identification émotive. Cet effet de distanciation place tout de suite le spectateur dans une «ambiance comique». Étant conçue pour cadrer des espaces ou des scènes en plans larges, la focale grand angle confère immédiatement un aspect dérisoire au personnage lorsqu’il est près de la caméra, en déformant les traits du comédien, lui donnant un air moins réel, plus cartoon. (Pour une explication plus technique, je conseille de lire L’art de filmer de Gustavo Mercado). Il s’agit donc, comme l’explique Sonnenfeld, d’un effet purement visuel. Le rire (ou du moins le comique) ne vient pas d’un gag scénarisé, mais d’une impression qui se dégage de l’image : la focale met en relief le côté ridicule du personnage, sa drôlerie. C’est un peu l’équivalent d’une perruque ou d’une drôle de voix. Ce n’est pas un gag, mais ça participe à la caractérisation comique du personnage.
Voici quelques exemples d’utilisation du gros plan en grand angle dans cette optique  (ce sont des images d’œuvres de grands réalisateurs comiques et de trucs que j’ai faits).

Bien qu’il soit souvent lié à la drôlerie, à la tonalité générale, j’utilise parfois cet effet d’une manière plus narrative pour transposer à l’écran les structures d’un gag. J’ai essayé dans ce sketch de reproduire le procédé narratif du gag à l’aide de l’utilisation des focales.

Scénaristiquement, le sketch fonctionne ainsi : c’est une parodie d’une publicité qui se base sur :
– Une rupture du discours publicitaire par un renversement vulgaire.
– Une gradation de la «folie» du père par surenchère.
– Le contraste entre le délire et le calme, créé par le jugement de la petite fille. Le père étant le clown rouge et la petite fille, le clown blanc, le «straight man».

Je le réalise donc ainsi : au départ, je cadre dans le respect des conventions publicitaires avec des focales «neutres» qui ne déforment rien, qui magnifient même l’image. Après l’establishing shot, chaque personnage est d’abord filmé avec une focale moyenne dans un plan serré, puis, plus le sketch avance, plus le père est cadré en gros plan avec un angle de plus en plus grand, alors que la petite fille demeure cadrée de la même manière. L’effet voulu : créer une rupture de ton entre le moment publicitaire et le moment vulgaire et absurde, rendre le père risible par rapport à la petite fille et suivre  visuellement l’évolution délire du père. La focale a donc un impact narratif.

La composition, le cadrage

Ces notions, comme l’affirme Bordwell, peuvent installer une tonalité comique (par l’exagération de la symétrie dans Raising Arizona, par exemple). Donc participer à la drôlerie. Cependant, lorsqu’il cite les films de Chaplin, Keaton ou de Edgar Wright, il s’agit plutôt de compositions et de cadrages narratifs : ils reproduisent et étayent visuellement – avec efficacité, talent et intelligence – des gags qui respectent des procédés dramaturgiques ou des idées scénaristiques. Le comique – bien qu’il soit visuel et que les choix formels soient primordiaux pour en maximiser l’efficacité –  n’émane pas uniquement du plan lui-même, mais provient d’un scénario ou d’une intention narrative.

Les mouvements de caméra

Certains mouvements de caméra sont comiques en eux-mêmes. Je parle du zoom out et du panoramique, des recadrages classiques en comédie (plus utilisés que le travelling out ou qu’une coupe à un plan plus large). Je crois qu’ils ajoutent une certaine drôlerie à des gags classiques de «reveal» (des gags basés sur le dévoilement d’un élément qui change le sens ou le cours du récit).

Pourquoi ajoutent-t-ils de la drôlerie ? Pourquoi, en plus de participer à la structure des gags, ils semblent être comiques en eux-mêmes ? Je me pose encore souvent la question.

Peut-être parce que ces mouvements rappellent le dessin animé, qu’il s’agit d’un acquis culturel. Ou que le côté mécanique et peu fluide de ces recadrages dirige le regard du spectateur sans subtilité, créant une distance entre avec le sujet et lui faisant sentir la complicité d’un narrateur ? Le travelling étant plus utilisé pour souligner subtilement une émotion ou se déplacer dans l’espace…

Par contre, je me contredis : parfois un travelling ou une simple coupe pour révéler un élément s’avèrent aussi très très efficaces.

Sinon, ce qui me vient l’esprit en terme de mouvements de caméra «drôles» :
– Le très court «snap zoom in»  sur le visage d’un personnage mal à l’aise (beaucoup utilisé dans The Office et ses dérivés). Ce procédé est très restreint et fonctionne dans le cas précis d’un gag basé sur l’inconfort relationnel, le mensonge évident.
– Certains mouvements de caméra un peu éculés provoquent le rire par leur caractère usé et cliché : le travelling lent et long sur un personnage triste, l’effet Vertigo pour souligner la peur…

La parodie

C’est un genre qui m’intéresse énormément. Pasticher en exagérant, en diminuant, en reproduisant à la lettre pour déconstruire. En parodie, divers éléments s’ajoutent à la création d’un plan. En plus de reproduire le cadrage, la composition, la focale, le mouvement, on recrée la lumière, le framerate, le format, etc. Selon moi, pour qu’une parodie soit efficace, il faut comprendre tous les codes de l’image dont on se moque.
Moi, comme j’aime analyser et niaiser le monde, ça me passionne.

 

18 novembre, 13h24
Helen Faradji

Bonne fête, alors ! Pour quelqu’un qui a passé le week end à fêter, tu t’en sors plutôt bien.
En te lisant, ça me fait penser à la fameuse phrase de Bergson : le comique, c’est du mécanique plaqué sur du vivant. Non qu’elle désigne exactement ce dont tu parles, mais en l’acceptant dans un sens beaucoup plus large, elle le pourrait presque. On a d’un côté le vivant – ce qui se joue devant la caméra-, de l’autre le mécanique – l’arsenal stylistique et formel disponible. D’où une question peut-être un rien simpliste, mais est-ce que tu penses que par exemple un gros plan en grand angle pourrait rendre absolument tout comique ? Prenons l’exemple le plus bête : une fleur sans rien de particulier, blanche, normale, avec toutes ses pétales, devient-elle drôle si tu la filmes en gros plan en grand angle ?

 

18 novembre, 22h22
Jean-François Chagnon

Salut !

Merci pour le bonne fête.

Non, je ne pense pas. Sinon faire de la comédie serait si simple. Le terme «vivant» employé par Bergson me semble particulièrement important. Même si une fleur, c’est vivant, dans la fiction, ça fait plutôt partie de l’inanimé. Je crois que le gros plan en grand angle est un peu l’équivalent filmique d’une caricature dessinée : la déformation qu’elle crée rend n’importe qui un peu plus laid en exagérant les traits, les rondeurs du visage. Cette focale fait ressortir la drôlerie des traits de l’humain (peut-être, à la limite, d’un animal). Une caricature d’une fleur ou d’un objet ne les rendrait pas comique… Exagérer les traits de quelque chose d’inanimé pour faire rire, ça ne se peut pas, je pense, comme les objets n’ont pas de traits, d’expressions.

Rire de ou à cause d’une fleur ou de n’importe quel sujet très peu risible à première vue est probablement possible. Il faudrait cependant trouver le bon angle narratif et la bonne technique visuelle. Plaquer le mécanique adéquat. C’est un peu là la complexité du travail de l’humoriste.

 

19 novembre, 12h46
Helen Faradji

Je m’égare peut-être, mais j’ai l’impression que l’inanimé – on va reprendre notre fleur – est plus « facile » à filmer de manière « sérieuse ». Pour le dire autrement, si je filme ma fleur, ce sera peut-être plus facile de la rendre émouvante, ou poétique, ou simplement évocatrice, que drôle. Ce qui pourrait nous amener à dire que le comique, sans le vivant, ça n’est peut-être pas possible?

 

19 novembre, 20h02
Jean-François Chagnon

Oui, effectivement.

Les seuls exemples où l’inanimé devient comique qui me viennent à l’esprit sont des gags dans Family Guy ou The Simpson dans lesquels des objets sont personnifiés. L’humour y naît de l’anthropomorphisme. Sinon, je pense qu’un jugement esthétique peut  aussi créer le comique : on peut rire d’un objet désuet ou difforme, ou encore de l’incongruité entre les associations d’objets. Le comique peut exister soit en rendant les objets «humains», en leur accordant une valeur esthétique ou en les décontextualisant. La fleur pourrait être drôle si elle parlait, si elle semblait puer, si elle poussait sur un mamelon, etc.

Ainsi, j’avancerais plutôt que sans l’humain (plutôt que le vivant), il ne peut y avoir d’humour.

Donc, en fiction audiovisuelle, ce type de comique ne peut pas être créé simplement par l’utilisation de la caméra : il nécessite une intervention plus narrative comme le montage, la direction artistique ou, bien sûr, la scénarisation. L’humour sur l’inanimé nécessite des associations d’idées, une construction dramatique, une couche de sens supplémentaire.

Si je reviens à ce que disais dans une réponse précédente, un objet (ou être vivant inanimé), pour être drôle, doit faire partie d’un gag. Pour être risible, un objet doit nécessairement susciter un jugement de valeur (comme un vêtement passé de mode).

Ta question (et peut-être le fait que j’ai tourné avec un chat toute la journée) m’a fait réfléchir sur les animaux : peuvent-ils êtres risibles ? Évidemment, ils ont les mêmes caractéristiques comiques que le non-humain : on peut les anthropomorphiser, juger leur laideur, les décontextualiser, etc.. Par contre, sur Youtube – comme il n’y a aucune recherche formelle ni dramaturgique – on rit souvent d’un animal uniquement en raison de ses actions. Est-ce simplement parce qu’on lui accorde des caractéristiques humaines ? Qu’on se sent supérieur à lui ? Qu’on ne comprend pas son «imbécilité» ? Je me le demande.

Le rire est le propre de l’homme, comme on dit.

 

20 novembre, 8h31
Helen Faradji

Je ne peux pas croire qu’on finit notre discussion en parlant de vidéos de chat, mais allons-y! Une dernière question, donc: justement, à tes yeux, est-ce que l’irruption de YouTube dans nos réalité a modifié notre rapport à l’humour, et notre façon aussi de le concevoir?

 

21 novembre, 8h
Jean-François Chagnon

Eh oui, internet…

Le fait que, sur Youtube, une vidéo de 10 secondes tournée avec un Iphone par un inconnu puisse être réellement très drôle et plus populaire que n’importe quel gag d’un humoriste exige, selon moi, une modification, ou du moins, une réflexion sur la création de la comédie. L’internet, en plus de créer des attentes de rapidité, place les comiques en compétition avec un singe qui se liche les schnolles filmé n’importe comment par un touriste dans un zoo ou qu’un animateur de télé qui vomit en direct.

Les codes et conventions de la comédie dont j’ai parlé tout au long de notre entretien demeureront, je crois, toujours les mêmes (ils n’ont pas changés depuis Aristote). Ce sont les façons de les appliquer qui évoluent. Les principes comiques traversent les époques, mais suivent les courants. Le domaine audiovisuel n’y échappe pas : chaque nouveau support exige, d’une manière différente, une nouvelle approche des procédés et techniques humoristiques (les bases restent identiques, mais la forme se renouvelle).

Je ne pense pas que Youtube ait influencé l’esthétique, la mise en scène ou la manière de tourner des autres médias (cinéma, télé, dessin animé), mais plutôt la scénarisation et le montage de ces derniers. Les gags doivent arriver plus vite, être plus condensés pour susciter l’intérêt et surprendre. La comédie audiovisuelle doit accélérer son rythme : comme le visionnage de vidéos sur internet est fragmenté, discontinu et sélectif, la prémisse d’un gag doit être claire, précise, concise. Le punch doit arriver dès que possible. Moi, je trouve que c’est un travail de scénarisation, de découpage et de montage intéressant.

En fait, Youtube défie les autres médias : il faut maintenant être plus drôle et plus efficace dans le timing que la captation des moments cocasses de la réalité. En tant que support de diffusion, Youtube permet effacer les limites entre réel et fiction pour mieux surprendre. La ligne très claire entre fiction  et réalité à la télé ou au cinéma (sauf pour quelques mockumentary) disparaît sur YouTube et les réseaux sociaux. Le canular est une forme humoristique adaptée à ce média qui me semble pleine de possibilité.
Andy Kaufman aurait adoré internet, je pense.

Voilà, c’était ma réflexion à propos d’internet sur un blogue sur internet.

Il y aurait encore bien des choses à dire sur la comédie audiovisuelle. Notamment par rapport au montage.

On le fera une autre fois.
Merci !

 

21 novembre, 10h09
Helen Faradji

Merci à toi!


21 novembre 2014