Cinéastes Invités

Discussion en cours

par Nicolas Brault

Depuis mon dernier billet, une affligeante aphasie brésilienne s’est emparée de moi. Mes trois premières semaines de pré-production à Sao Paulo, à discuter dans un portugais enfantin, auront eu raison de mon cerveau…

Heureusement pour moi une rencontre salvatrice a su régénérer mon cortex cérébral et donner un angle à ce billet. Rodrigo Petronio, chercheur et écrivain bien connu au Brésil, a eu la générosité de réfléchir et d’échanger sur la suite de mon projet « Corps étrangers ». Cette discussion associant art, philosophie et science, trace de façon souterraine le squelette de mon projet. Bien qu’il soit éminemment dangereux d’écrire sur un projet qui n’existe pas… il m’apparait intéressant de révéler quelques bribes d’idées vacillantes guidant la fabrication de ce film d’animation.

Employant, à ma mesure, les mêmes principes synesthésiques (son et mouvement) qui ont façonné les travaux de plusieurs géants de cinéma, je me propose ici d’interpréter et de lier les structures polyphoniques, des chants pygmées, aux mouvements animés de leurs designs minimalistes, tout en associant librement leurs formes aux représentations médicales modernes des neurones cérébraux.

Sur cette base, voilà un collage succinct de cet échange avec Rodrigo Petronio.

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Rodrigo Petronio — Premièrement, merci de me laisser entrer dans ce magnifique projet. Philosophe de formation, je me dirige tranquillement vers la philosophie des sciences et de l’art. La base de ton projet est le corps humain et l’appréhension des formes qui le lie à la science, c’est bien ça?

Nicolas Brault — Oui. C’est un projet de nature conceptuel qui commence à prendre forme. Mes premières recherches étaient dirigées vers les représentations du corps humain au début de l’imprimerie (15e siècle). Bien que ces imageries soient très intéressantes, leur caractère descriptif ne convenait pas à ce film non narratif. Je me suis par la suite orienté vers les designs minimalistes pygmées Mbuti. La genèse de leurs créations étant la transposition des mouvements et des sons, de leur monde forestier, en images m’apparaissait davantage liée à mon projet.

R.P. — J’ai une étudiante au musée de l’image et du son à Sao Paulo qui écrit actuellement un récit inspiré de cartes géographiques africaines qu’elle a découvertes dans une exposition à New York. Celles-ci ne laissent voir que de banales lignes verticales, plus ou moins droites, je ne pensais pas qu’il puisse s’agir de carte. Cette étudiante m’a ensuite expliqué que chacun des traits décrivait un parcours précis : le trajet d’une femme vers un ruisseau par exemple. Il est intéressant de réaliser que le récit de ces itinéraires est en quelque sorte contenu dans ces quelques lignes.

N.B. — Cela me fait penser aux artistes inuits avec qui j’ai eu la chance de travailler, il y a quelques années, à Cap Dorset : un petit village au Nunavut. Lorsqu’ils dessinaient, il n’y avait pas de sens précis pour commencer leurs compositions. Ils pouvaient facilement tracer les contours d’un personnage ou un animal la tête en bas. Je me souviens que cela m’avait beaucoup surpris.

R.P. — Pour moi, ce que tu me décris fait directement référence à la notion d’espaces « lisse et strié » du philosophe Deleuze. L’espace « lisse » étant l’endroit où les activités sont connectées : La danse, le chant, la prière, le travaille, etc. Pour Deleuze, cela représente tout ce qui n’a pas été géométrisé ou capturé. Tout le développement de notre civilisation moderne « espaces striés » est, d’une certaine façon, une codification de cet espace. Nous séparons ainsi le travail de la prière, de la vie commune, etc. Nous constatons aujourd’hui un certain retour vers cet espace « lisse » dans nos sociétés modernes.

N.B. — Je reviens à cette idée de carte en lien avec la musique. Aujourd’hui, on cartographie de mieux en mieux les zones cérébrales liées à la vue au langage à la proprioception, etc. Il est intéressant de noter que la musique, activant presque la totalité du cerveau, est difficilement saisissable. Le compositeur Igor Stravinsky a déjà écrit : « Les éléments sonores seuls ne peuvent constituer une musique sans leur organisation, et cette organisation présuppose une action consciente de l’homme ». La musique est peut-être un trait propre à l’humain?

R.P. — Tu connais le compositeur français Olivier Messiaen (Catalogue d’oiseau)? En tant qu’ornithologue et musicien, il a interprété plusieurs chants d’oiseaux en partition de musique pour piano. Il est m’apparait important, pour ton projet, de réfléchir sur ce type en traduction indirecte. Dans cette optique, comment envisages-tu d’associer la musique à tes animations?

N.B. — Je pense qu’une part d’aléatoire et d’accident doit être présente. L’image ne peut pas être qu’une simple représentation du son. La technique de chant du Yodel, employée dans certaines polyphonies pygmées, est très intéressante. Cette technique consiste à passer rapidement de la voix de corps « de poitrine » à la voix de tête « de fausset ». C’est une sorte de chant spatial non linéaire qui semble ouvrir sur une espace gigantesque. Dans cette ligne d’idées, je pense faire des tests d’animation en stéréoscopie.

R.P. – C’est un principe intéressant. Le concept d’espace est très différent d’un peuple à l’autre. Ici, au Brésil, certaines langues indigènes n’ont pas d’équivalence à notre verbe être…

N.B.-  On m’a récemment envoyé un texte, d’une spécialiste en neuroscience et musique, Jessica Phillips Silver, qui semble montrer que la culture n’influence pas seulement la musique, les paroles et les perceptions des gens, mais qu’elle influe jusqu’à leurs conceptions de leurs propres mouvements et de leur espace personnel. Ces perceptions seraient enregistrées sur des zones cérébrales différentes ce qui conduirait à l’élaboration de nouveau concept sur la perception du corps et de l’espace. Cela influerait également sur nos mouvements et gestes.

R.P. — À quel point veux-tu faire référence à L’Art pygmée?

N.B. — Je veux utiliser un graphisme simple qui fasse allusion aux Arts premiers et aux représentations neuronales. Je veux rester dans l’indifférenciation. Il y a une belle citation du peintre Vassily Kandinsky qui dit : « Les sons, les couleurs et mots…, à leur plus profonde base secrète, ces modes sont équivalents. ».

R.P. — Lorsque tu parles de représentations de neurones, de quelles images parles-tu?

N.B. – J’aime les dessins du neurologue Santiago Ramon Y. Cajal (prix Nobel 1906). Comme déjà mentionné, les chants polyphoniques utilisent une voix de tête. Je pense qu’associer ces chants à des images qui réfèrent aux neurones nous donnera un fort sentiment d’immersion à l’intérieur du corps humain.

R.P. – La plasticité du cerveau est surprenante… Si tu es libre vendredi prochain il serait intéressant de discuter de ton projet avec mes étudiants au Musée de l’image et du son. Le thème du cours est la déconstruction narrative.

N.B. – Avec plaisir

 

Note anachronique :
Mon film Corps étrangers — la première partie du projet décrite dans ce billet — sera présenté, en compétition internationale, aux Sommets de l’animation d’ici quelques jours… Je suis honoré de faire partie de cet évènement majeur et triste de ne pas pouvoir y assister. Retour à Montréal le 14 janvier prochain.

Projections :
À Québec, le 23 novembre et 24 novembre à 19h au Cinéma Le Clap
À Montréal, le 30novembre à 19H et le 1er décembre à 12h. à la cinémathèque québécoise.
 


21 novembre 2013