Cinéastes Invités

Je ne lis pas les revues de cinéma

par Robin Aubert

Je ne lis pas les revues de cinéma. Ce n’est pas par chauvinisme. Ni par manque de temps. Seulement, je préfère les romans islandais. Indridason. Stefansson. Les poèmes de Steinn Steinnarr :

Mon œil regardait
deux mains jaunies par la vieillesse.
Et un petit enfant pauvre
aux lèvres bleues
me sourit par-dessus le mur de l’enclos.

Je n’ai jamais mis les pieds en Islande et c’est probablement la raison pour laquelle elle me plait tant. Avec ses glaciers et ses enfants perdus dans les landes. L’odeur du ragoût de mouton et l’huile de requin. Les quartiers froids et gris de Reykjavik.

Voyager avec ses films, c’est gratifiant. Il arrive qu’on doit refuser de belles invitations. Je n’ai jamais vu l’Allemagne. Quatre ou cinq occasions manquées. Je l’ai entrevue dans Gaz Bar Blues de Bélanger avec ce mur qui s’effondre, figé dans des photos d’un appareil noir & blanc. Je l’ai vue dans Les Ailes du Désir de Wim Wenders. Noir & blanc lyrique et vaporeux. Je visualise donc l’Allemagne avec ses contours achromatiques, l’air qu’on y respire légèrement granuleuse, ses bâtisses grises similaires à des vaisseaux spatiaux désuets. Un Berlin brechtien, underground, mouvementé, froid, ludique, triste et beau comme un film de Bob Fosse.

En attendant de voir l’Allemagne et l’Islande, je fabule leurs auras. Les imaginer plus belles et mythiques qu’elles le sont vraiment.

Faire des films pour la même raison.

Se pourfendre à souhait dans l’onirisme, le réalisme magique, l’horreur décalée, la réalité transmutée, transfigurée, aux contours vagues, parfois rudes, courbes abstraites et sibyllines; revendiquer l’erreur assumée, défauts gras planant comme un corbeau dans une mine de granite. Images fortuites, hématomes au coeur, liberté adolescente, personnages aux répliques colorées et théâtrales pour tuer la « mornitude » des phrases du dimanche. Sophocle, Racine, Brecht, Mozart, Léo Ferré, Josée Yvon, The Cure, Tennessee Williams, Dorothy Parker, John Carpenter, Dianne Wiest dans The Lost Boys, Béla Tarr, Kaurismäki et ses répliques du genre « Je préfère passer les journées à cueillir des champignons qu’à faire des films, après tout, mes films sont de la merde », Michèle Lalonde, les Clash, Patrice Desbiens, Jean-Marc Dalpé, La cuisine rouge, Cassavetes, les Cranberries, le smile irremplaçable de Gene Wilder à faire fondre d’espoir n’importe quel dépressif, Kuessipan, Jodorowsky qui te tire aux cartes chez Armand Vaillancourt, tout de Armand Vaillancourt, Lynch au chevet de Fellini, La Bête Lumineuse, Micheline Lanctôt l’actrice, Micheline Lanctôt la cinéaste, Micheline Lanctôt qui conduit son tracteur, Frida Kahlo, Luc Bourdon, Trois Princesses pour Roland, les toiles de Paule Baillargeon, mon chien Ricky, mon chien Milou, mes chevaux, mes poules, mes canards, ma blonde, ma fille, mon gars, notre poisson, un pied mariton, le territoire.

Le cinéma c’est une affaire personnelle.

On cherche le film. On ne devrait pas chercher le film. Le film vient à nous quand il sent le bon moment. On ne choisit pas le film. C’est le film qui nous choisit. Entre temps, ne pas forcer les choses. Profiter de cette vie qui passe aussi vite qu’un coup de poing dans le visage de l’existence.

Aux RVQC, j’ai eu la chance d’être confronté à une leçon de cinéma. Ces gens installés en cercle dans une petite salle feutrée. Ces yeux attentifs et curieux. Une énergie brute. Une charge, un éclair, quelque chose de court, de foudroyant, de simple. Je m’échine à leur dire qu’à partir du moment que tu fais une leçon de cinéma, tu tues la naïveté. Cette naïveté qui forge des si beaux défauts à un film. Des défauts qu’on tente de dissimuler par toutes sortes de ramifications filmiques en cette ère de maîtrise, d’inconfort général qu’on étouffe dans un semblant de perfection. Les contours sont parfaits, mais l’intérieur carencé d’une morale réfléchie et gentille. On montre ce qu’on sait faire sans montrer qui on est.

Le cinéma c’est une affaire personnelle qu’on fait pour les autres.

Par la suite, j’ai pris une bière avec Chloé Leriche et Myriam Verreault histoire de jaser du montage, de la production, de la campagne, du monde qu’on crosse pour une chanson. De Guy L’Écuyer aussi, le plus grand des grands selon Verreault, du talent de Charlotte Aubin et Théodore Pellerin dans Isla Blanca de Jeanne Leblanc. Je les ai laissées à leurs émois créatifs. Elles étaient belles comme des chevalières d’un temps qui est en train de se créer. J’ai erré dans ce Montréal pluvieux en cherchant la neige de Melançon. Avant de regagner mon Pointe-Saint-Charles anonyme, j’ai bifurqué au Montreal Pool Room en me disant qu’il est bien parfois de confronter ses peurs pour aller vers l’autre. Cette conversation intime avec ces gens me restera, marqué pour longtemps. Ils seront en quelque sorte les scénaristes d’un film à venir.

Le cinéma c’est une affaire personnelle qu’on fait avec les autres.

Actor Gene Wilder as Willy Wonka in Willy Wonka

Illustration en début du texte : Watam de Paule Baillargeon

 

 


26 février 2018