Cinéastes Invités

Kiev

par John Blouin

Vers l’aéroport pour Kiev, un court métrage comme carte d’embarquement, en route vers le festival Docudays. L’Ukraine, timing parfait. Entre défiance et peur, et des mots logorrhée… Je demande au chauffeur, un black black, énorme bonté dans le regard, s’il a déjà vécu la guerre. Long silence. De mon bord aussi. Puis j’apprends qu’il vient du Congo. Qu’il a vu mourir autour de lui. Sa famille aussi. Et entre deux sights de rétroviseur, je sais qu’il a dû tuer pour sa vie. Sa délicatesse m’a enlevé la peur.

J’ai dormi dans chaque avion.

Arrivée à Kiev. Aéroport déserté, hormis le trop plein de gens, de fleurs accueillant le peu d’arrivants, la famille surtout. Pas de fleurs pour moi. Dans la navette pour la capitale, deux réalisateurs… Noémie Brassard de Québec beach, une ouate ornée de force… et Marco Wilms, un beau freak, entre sexe, rage et mon envie de lui apprendre le silence. Les oranges sont incroyables, le soleil se couche dans le vide.

On s’est rapidement perdus dans la ville, Noémie et moi. Pour la sentir, non, pas le choix. Voir les gens, surtout leurs regards… je n’ai jamais vu ça… sauf peut-être en zone de guérilla colombienne. Interne, souvent froid, entre fatigue et trop plein de vivre. Ça te regarde direct dans les yeux. Pas de survie ici, ils l’ont déjà fait. Une pensée affutée, précise, en attente. Et s’ouvrant facilement d’un sourire.

Et tant qu’à se perdre, vodka.

En arrivant enfin à l’ouverture…  à nouveau, le désert. On nous donne un sac avec programme, gilets et un cœur en feu comme cocktail molotov… et une cagoule. Bienvenue parfait. En haut, c’est comble. Entassé dans une grande salle débordant sans cesse, de plus en plus. Et j’ai furtivement pu voir l’écran, reflet d’Insurgence ukrainien, avec du feu et des morts, et la même ferveur que lors de la projection au FNC à l’Impérial…  Un chez-soi.

Puis tout devint rapide. Je sais. Une horde de gens en bus, vers un ancien cinéma, désormais sans projecteur. Malgré les murs s’effritant, bondé de corps, de bouffe et de booze. Pour placer le temps vers le chant folk qui allait me faire brailler, après le discours du nouveau ministre de la culture. Maria Sadovskaya, force de voix, faisceaux et écran. Me disant que même sans projecteur, le cinéma n’est pas mort.

Et en route vers l’hôtel, Wilms et moi on sait, la soif de plus. Il a un manteau de poil se jugeant loup… du lapin un peu tout croche… ça fait son effet.  Il sait mes loups inside. En gros, respect, des amis, un peu. Laurel et Hardy vers l’interzone de Burroughs. Je l’ai perdu en route.

À la place Maidan, pure zone de guerre. J’y ai passé la nuit. Avec des leaders quelconques, une milice de durs gardant une idée. Mon petite voyage au bout de la nuit…

Arrivant du cœur du coeur, mes mains tremblaient délicatement.

Le lendemain, des gens du festival me serraient dans leurs bras, heureux de ne plus avoir peur pour moi. Et suis rentré dans une salle comble, les gens s’assoyant par terre. Il fait aussi chaud que le froid de la veille. Pour Filmstripe, devant le micro, en inspirant pour ne pas trop trébucher dans ma fatigue et mes mots… mon vieux foulard sent le feu, de métal, de plastique, et de reste de vie. La fierté de la survivance.

Deux jours après, j’y suis retourné. Un dimanche plein soleil, avec la messe pour les morts, les drapeaux, les discours de l’espoir. Et un peu d’impuissance. Les enfants courent au travers des débris. J’ai parlé avec un digne vieux en costume de cosaque, et j’ai acheté un chandail en vente pour mon kid

 


27 mars 2014
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