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Cinéastes Invités

Les autres

par Sophie Deraspe

Paris, dixième arrondissement, 21 août 2013.

En cette seconde moitié de l’année 2013, je vis à Paris où se fait la post production de mon troisième long-métrage, Les Loups. Il s’agit d’une co-production Canada/France, entièrement tournée au Québec sur les banquises et les dunes de sable enneigées d’une île de l’archipel Madelinien. La participation de la France se fait au stade du montage, de l’étalonnage et du mixage. Île de la Grande-Entrée/Paris. Haut contraste.

«L’enfer, c’est les autres», a dit un illustre résident de la Ville Lumière. On aime depuis longtemps s’imaginer la vie de Jean-Paul Sartre et des intellectuels et artistes de gauche dans les cafés parisiens. Les discussions enfumées, l’engagement politique, la rivalité des coeurs comme celle des idées, des succès littéraires et/ou des renommées artistiques. Mes passages précédents dans cette cité aux couches historiques vertigineuses m’ont conduit dans les musées, les grandes institutions, les lieux cultes que sont les Café de Flore, Closerie des lilas et tutti quanti. Cette fois, il en va tout autrement.

Je viens travailler à Paris. Pas assister à des cocktails de festivals ou participer à des tournages qui illustrent le légendaire bon goût français*. Je viens bosser. 10-12 heures par jour, sans relâche, dans une pièce sombre et mal aérée qui était anciennement un réfrigérateur à fourrures sur la rue d’Hauteville (historiquement la rue des fourreurs, d’où quelques boutiques qui en témoignent toujours). Je monte un film sur une communauté isolée de chasseurs de phoques dans une salle parisienne qui a conservé les fourrures, certainement celles aussi des loups-marins, à une époque où elles étaient à la mode, avant le militantisme de Brigitte Bardot et l’embargo qu’ont signé les pays européens sur les produits du phoque. Comme c’est drôle, les hasards de la vie. Je me croyais, au coeur de Paris, à mille lieux du monde que j’ai filmé, mais finalement non, pas si loin, puisque c’est ici même, dans notre studio de montage, que se refermait la boucle du commerce de la fourrure.

Tous les jours, j’arpente le Canal St-Martin, la rue du Faubourg St-Denis et ses passages pour me rendre dans le quartier des peaux. J’y croise beaucoup d’hommes et de femmes à la rue, de fous, de petites familles qui mendient avec les enfants. Ça sent l’urine, les fientes de pigeons et parfois d’autres parfums, un Dior, Chanel ou Boss (la France n’est plus seule à détenir le monopole du luxe). Beaucoup de jeunes branchés s’installent dans le quartier. Ça a le mérite de faire se croiser les classes sociales. Mais ça crée aussi un stress immense sur le prix des loyers et des denrées alimentaires.

Même en août, alors que tous ceux qui le peuvent sont partis en vacances, la densité est telle que les altercations sont fréquentes.

Comme de vraies ouvrières, Amrita (la monteuse) et moi, nous nous enfermons tous les jours dans notre réfrigérateur plus froid du tout, surtout en pleine canicule. Nous ne voyons le soleil que lorsque nous sortons manger dans les cantines du 10e arrondissement. Je découvre ces lieux où l’on sert une cuisine populaire à bon marché (expression rarement utilisée à Paris), à l’origine pour les hommes immigrants, survivant illégalement ou pas, dormant dans les hôtels, sans leur famille et sans les facilités pour cuisiner eux-mêmes. Les premières semaines chez les Syriens. Puis chez les Turcs, les Pakistanais et tout récemment les Kurdes. C’est pas très loin qu’a eu lieu le meurtre des trois militantes du PKK plus tôt cette année. On ne fait pas dans la politique. On va là où c’est vrai, humain, bon. Mais j’avoue que de manger à côté de la photo de ces femmes assassinées, de lire les encouragement à la rébellion griffonnés à la main sur les murs du bistrot syrien et de passer quotidiennement à côté des enfants Roms qui dorment dans la rue me fait réaliser que Paris est encore une mégapole, pas seulement une ville musée. Les cultures s’y croisent, s’entrechoquent, se nourrissent.

L’enfer c’est les autres…

Je ne suis pas étonnée qu’une telle énonciation vienne d’un Parisien. D’une ville grouillante de monde, d’idées, de chocs contemporains tout autant qu’anciens, d’empilement des cultures et des époques. Bien qu’ayant lu Huis-Clos, la pièce de laquelle est extraite la célèbre phrase, je n’étais pas certaine d’approuver l’expression. Certes, le jugement des autres nous contraint. Et notre ère « facebook et téléréalité » nous porte certainement à accorder une très haute importance, (voire à en faire une obsession existentielle) au regard de l’autre sur notre propre personne. L’enfer, quoi!

Mes trois films se situent dans des milieux fort différents d’une fois à l’autre. Le milieu de l’art, un centre de soins palliatifs, une île isolée régie par les forces de la nature. Comme j’ai, dans les trois cas, écrit le scénario, je me suis récemment posé la question de savoir ce qui rassemble ces films sous une même signature (outre bien entendu des similarités formelles au sens cinématographique). Assez rapidement m’est apparu le rapport à l’autre. Victor Pellerin se construit à travers le regard subjectif de ceux qui l’ont aimé, admiré, qui ont été dérangé, voire détruit par lui dans Rechercher Victor Pellerin. Simone, dans Les Signes Vitaux, se lie à des mourants avec lesquels elle partagera de brefs, mais intenses moments qui l’aideront elle même à poursuivre son chemin. Dans Les Loups, une jeune femme s’invite dans un milieu insulaire dans lequel elle tente de se faire accepter, sous les regards curieux et méfiants d’une population qui défend son mode de vie traditionnel. À chaque fois, un individu face à une communauté. Des voiles qui se lèvent, un apprivoisement, une rencontre de soi à travers l’autre. Une rencontre de l’autre qu’on laisse entrer en soi…

C’est par l’autre que passe notre capacité de comprendre, d’apprendre, d’aimer. Le rapport à l’autre est très certainement et pour toute espèce, spécialement les espèces grégaires comme les humains, les loups ou les phoques, celui qui justifie notre existence. Alors qu’elle ne fut pas ma joie de découvrir cet enregistrement de Jean-Paul Sartre, datant de 1965, où le philosophe s’exprime très simplement comme suit: « l’enfer c’est les autres » a été toujours mal compris. On a cru que je voulais dire par là que nos rapports avec les autres étaient toujours empoisonnés, que c’était toujours des rapports infernaux. Or, c’est tout autre chose que je veux dire. Je veux dire que si les rapports avec autrui sont tordus, viciés, alors l’autre ne peut être que l’enfer. Pourquoi ? Parce que les autres sont, au fond, ce qu’il y a de plus important en nous- mêmes, pour notre propre connaissance de nous-mêmes.»
*Je suis venue à Paris à plusieurs reprises en tournage pour la série Mixeur de Sylvye Berkovitz, sur le design dans le milieu culinaire.


22 août 2013