Cinéastes Invités

Les licornes existent

par Robin Aubert

La neige s’accumule sur mes bottes Sorel. De la neige épaisse comme dans un film de Melançon. La rue Charlevoix ressemble à une fraise qui dort dans le freezer. Une orange enflammé qu’on aurait éteinte à l’extincteur.

Une connaissance du milieu m’apostrophe. La « connaissance » en question porte des bottillons noirs et un Canuk trop grand pour lui, comme si un arpenteur du Grand Nord s’en allait à un concours de lipsing en hommage à Greace. Sa voix tremble tellement il a froid et ça ne prend pas la tête à Papineau pour comprendre que son frette s’immisce par le cuir ramolli de ses petites bottes à talons. Il me bombarde de questions, j’ai impression de passer aux douanes. Il veut à tout prix tuer le malaise. Ça a probablement à voir avec le fait que je porte un costume de licorne que ma fille m’a demandé d’enfiler ce matin pour beurrer ses toasts au miel. Le matin est passé. J’ai oublié d’enlever le déguisement. Ça arrive souvent quand on devient papa.

– Pis, tu fais quoi ces temps-ci ?

– J’erre dans la Pointe… je m’arrête chez Paul Patate.

– Ouais…moins flamboyant que Parsifal au MET…T’écris un nouveau film?

– Je le pense.

– Rien sur papier ?

– Des poèmes.

– Cinéaste et poète…comme Alexandre Dostie sans le froc de cuir en quelque sorte ?

– Ma froc est remisé.

– Pourquoi ?

– Parce qu’elle me rappelle le poids qui me pesait sur les épaules à l’époque que je la portais.

– Des chemises à carreaux ?

– Toujours.

– La chemise et pas le froc ?

– Le carreauté allège.

– T’aimes les poèmes de Dostie ?

– Comme j’aime ceux de Christine Germain pis Françoise Major.

– T’es féministe ?

– Je suis ce que tu veux dans le respect de nos creux.

– Un nouveau film d’horreur ?

– Un nouveau film tout court.

– Une autre pièce de théâtre ?

– Pourquoi pas.

– Pourquoi du théâtre entre deux films ?

– Pour me rappeler pourquoi je fais du cinéma.

– Pourquoi le cinéma, alors ?

– Pour faire du théâtre.

– Et la poésie dans tout ça ?

– Des images qu’on remet pas en question.

– Des idées de grandeur ?

– Huiler le vieil établi de la cave.

– Un cinéaste que t’admires ?

– Alex Colville.

– C’est pas un peintre, plutôt ?

– C’est toi qui le dis.

– Qu’est-ce que tu penses de la Nouvelle Vague québécoise ?

– Y’était temps. Myriam Magassouba, Marie-Ève Juste, Caroline Monnet, Sophie Goyette, Sophie Dupuis, Geneviève Dulude-De Celles, Myriam Verreault, Julie Lambert, Julie Roy, Halima Elkhatabi, Karine Bélanger, Lawrence Côté-Collins…C’est pas une nouvelle vague, c’est le début de quelque chose d’autre, c’est une houle éclaboussante…une lame d’abysse qui frappe le récif pis qui le fend en deux comme un chien quand y fait trop frette…c’est un coup de poing su’a yeule en forme de « Y’étais temps »…

– Eh… c’est parce que je parlais de la Nouvelle Vague d’avant…

– Oh…le meilleur remède pour faire dormir un insomniaque comme moi.

– T’aimes pas Lafleur ?

– Oui, je te l’ai dit tantôt, j’aime les poètes.

– Lafleur est une des figures de proue de cette Vague-là.

– J’ai jamais dit que j’étais pas contradictoire.

– Dans ce cas-là, Truffaut ou Godard ?

– Louis Malle.

– Kubrick ou Hitchcock ?

– Le rouge-coeur des femmes qui ont subi leurs maladresses dégoûtantes.

– Argento ou Romero ?

– Mario Bava.

– Les frères Dardenne ou Haneke ?

– Niki de Saint Phalle.

– Meilleur titre de film ?

– Tristesse modèle réduit.

– Le pire titre de tous les temps ?

– Trip à trois.

– Brault ou Groulx ?

– Les deux, mais avec Marcel Carrière.

– Wes Anderson ou Paul Thomas Anderson ?

– Roy Andersson.

– Enfant terrible du cinéma québécois : Forcier, Lauzon, ou Dolan ?

– Les trois. C’pas un concours d’esthétique.

– Mais si t’avais à choisir ?

– Chloé Leriche. Faut être crissement rebelle pour décider de faire ton film en atikamekw.

– C’est un peu forcé cette histoire de Nouvelle Vague féminine, tu trouves pas ?… c’est pas un combat des sexes…

– Ben d’accord.

– Pourquoi ne pas avoir nommé des gars ?

– Tu m’as pas laissé finir…

– Et étrangement Anne Émond est pas dans ta liste.

– Anne Émond, c’est Anne Émond. Elle a pas besoin de mouvement pour être Anne Émond.

– Picasso ou Dali ?

– Définitivement Buñuel.

– Bergman ou Tarkovski ?

– Sans hésiter Tarkovski.

– J’en connais un qui serait pas content.

– ?

– Mon pote Raphi.

– Ra qui ?

– Raphaël Ouellet.

– Lequel des deux ?

– …!?

– …

– Bon…Je dois y aller…

– Fais donc ça.

– J’ai une thèse à terminer sur la représentation cinématographique face à ses enjeux de divertissements.

– Intéressant.

– Très intéressant, oui. Le divertissement a tué le cinéma et l’influence de Hollywood sur le reste de la planète s’est fait sentir dans chaque pays jusqu’à anéantir l’art complètement.

– J’imagine qu’à travers les lignes, t’oublies pas de mentionner qu’un cinéaste comme Truffaut était fortement influencé par le travail de Hitchcock, un réalisateur populaire, et que vice-versa, un Spielberg par le travail de Truffaut…ou encore Scorsese face à celui de Cassavetes ?

– ?

– En tout cas, bonne chance avec ton concours. John Travolta est pas facile à imiter.

– ?

La conversation tire à sa fin, créant un silence entre les deux, comme après avoir parlé à un étranger dans un avion. De l’eau qui stagne entre deux îles diamétralement opposées. On s’éloigne l’un de l’autre comme des oiseaux qui ne sont pas de la même race, mais qui savent parler de la même chose. Du moins, pour un temps. Je rentre dans un dépanneur. Derrière son plexiglas qui la protège des truands de la Pointe, la caissière semble sortir tout droit d’une photo de Joël Meyerowitz. Je retourne vers mon char pour aller chercher les enfants à la garderie. Une vieille dame qui traine un carrosse m’observe. J’envoie la main. Après un temps, elle fait la même chose. Plus tard, elle rentrera chez elle et dira à son mari « Chéri, les licornes existent ».


2 février 2018