Cinéastes Invités

Matías Meyer, blogue n°1

par Matías Meyer

Février 2019.

À quoi me fait penser ce mois de février?

Le 8 février c’est l’anniversaire de mon père, Jean Meyer, il fait 77 ans. J’ai vu The Mule hier soir, le dernier film de Clint Eastwood. Je vois presque tous les Clint parce que depuis que je suis petit j’entends dire que Clint et mon père se ressemblent. Clint a 88 ans. Fidèle à ses thèmes, Clint choisit une histoire de sacrifice. Sans un sou dans la poche, il décide de transporter de la drogue d’un côté à l’autre des États-Unis. Et pourquoi pas, à 88 ans, faire la mule? A-t-on beaucoup à perdre à s’y faire prendre à cet âge-là?

En faisant une quinzaine de voyages, il réussit à payer le bar du mariage de sa petite fille et ses frais universitaires, à remettre en état le centre pour vétérans de guerre et aussi, à profiter de l’argent facile qu’il se fait. C’est surtout aussi une histoire de rachat: il a toujours choisi le travail avant la famille (c’est ce que lui font sentir son ex-femme et sa fille) et cette fois-ci, à la fin, il choisit sa famille.

Les policiers dans le film sont complètement stupides. Ils sont stupides car le marché de la drogue est trop grand pour leurs moyens, c’est en effet une guerre stupide, partout dans le monde. Les gens aiment se droguer, c’est tout et puis de plus en plus.

Mon père, historien, aime aussi les histoires de sacrifice. Son livre le plus connu, La Cristiada ou Christiade, raconte la révolution de milliers de paysans mexicains qui en 1926 ont pris les armes contre le gouvernement pour défendre leur liberté de culte et leur église. C’est devenu une imitation christique collective. Mon père, français d’origine, est resté au Mexique après qu’il ait écrit ce livre-là. C’est en quelque sorte grâce aux cristeros qu’il est tombé amoureux du Mexique, puis de ma mère. Un peu en hommage à ceux qui m’ont fait naître, car sans eux mes parents ne se seraient pas connus, j’ai fait un film sur le thème, qui est sorti en 2011: Los últimos cristeros (Les derniers christeros).

Du 12 au 18 février, rétrospective Carlos Reygadas à la Cinémathèque québecoise, en sa présence. Je ne serai pas là, lui qui voulait qu’on passe du temps ensemble en famille et patiner et jouer au tennis. J’aurais préféré jouer au tennis car j’ai vite froid en patinant et je n’ai jamais appris à freiner. Nous avions joué ensemble au tennis à Lima, au festival en 2011, au lieu d’aller voir des films. Il est très compétitif et critiquait le fait que mon jeu soit si défensif. J’ai appris à jouer au tennis tout seul. Je sais frapper la balle et tenir une raquette car dans ma famille mexicaine, tout le monde joue au frontenis, mais je n’ai aucune vraie technique ni tactique. Et puis je ne suis pas vraiment compétitif. J’ai un frère aîné qui, lui, l’est et par pure opposition à sa personnalité, je ne le suis pas. Je joue pour m’amuser et pour faire du sport. Cette année-là, à Lima, Carlos a vu mon film sur les Cristeros et a beaucoup aimé, lui qui n’aime presque rien. Et en plus il l’a beaucoup recommandé. Moi évidemment j’adore son cinéma, c’est une figure marquante pour ma génération. Par contre je n’ai jamais été un suiveur ou fan de personne, oui les films, jamais la personne. C’est peut-être aussi pour cela qu’il m’aime bien et me respecte. Pour Yo, par contre, le film que j’ai fait après Los últimos cristeros, il a été très dur, tant mieux, presque personne n’ose être franc de nos jours quand il s’agit de critiquer des films d’amis. Ça m’a pris un bout de temps à m’en remettre. À la fin de ce mail critique, il m’a dit : pour le prochain film il faut que tu ailles jusqu’à Jupiter. Le film est fait, je suis en train d’achever le montage : Amours Modernes. Je ne pense pas qu’il va aimer, car j’ai travaillé avec des acteurs professionnels mais depuis je m’en fous un peu plus de ce que l’on peut penser, même si, évidemment, je continue à être sensible à la critique.

J’ai d’ailleurs fait un rêve très illustratif il y a quelques jours, alors que je souffrais de la grippe Infuenza: je dansais avec un acteur mexicain très populaire (Luis Gerardo Méndez). Cet acteur a failli être dans mon dernier film, heureusement il s’est désisté car aujourd’hui, je le sais, ça aurait fait un gros miscast. Donc, je dansais de façon forcée, sans trop aimer la musique. Je m’approchais et lui disais “tu connais Michel”, il me répondait que seulement de nom. Michel Lipkes est un de mes meilleurs amis et celui qui m’a contagié la maladie du cinéma. C’est un programmateur et un cinéaste aussi, qui s’y connaît beaucoup. Je m’en allais donc de la piste de danse et voyais dans une pièce à côté Michel assis avec Reygadas. Je n’osais pas aller m’asseoir à côté d’eux, je n’avais pas envie d’aller confronter Reygadas et parler de mon nouveau film avec acteurs mexicains connus. Je continuais donc mon chemin et, au loin, apparaissait ma fille de quatre ans, Alina, en contrejour, timide, solitaire. J’allais immédiatement la voir. Ceci me ramène à la leçon que donne Clint dans son film, toujours choisir la famille avant le travail. Je ne crois pas que je doive expliquer mon rêve, il me semble assez clair. L’apparition d’Alina demande peut-être plus de recherche psychologique à faire, ce que je crois c’est que sa naissance a eu beaucoup d’influence dans mon cinéma, et m’a plongé dans une crise de confusion, dont je crois qu’Amours Modernes est le résultat.

En tout cas les amis, ne manquez pas la rétrospective de Carlos Reygadas. Mis à part ses films, il a un point de vue hyper singulier sur la vie et des idées très intéressantes sur le monde contemporain.

Le 18 février c’est Louis Riel Day.

Depuis 2011, j’essaye de monter un projet de film sur le chef Manitobain, prophète du nouveau monde. C’est encore une fois un projet qui nous réunit mon père et moi et qui parle de sacrifice. On l’appelle à nous deux la Rielade ou Christ Riel (en évoquant la Christiade et leur cri de “Viva Cristo Rey”). Il est en train d’écrire un livre qui va probablement faire 800 pages. De ce que j’ai lu, je peux vous avancer que ce sera le meilleur livre à date sur Louis Riel avec celui de Joseph Howard : Strange Empire, Louis Riel and the Métis People. Mon père est fasciné par le personnage depuis 1962, alors qu’il était étudiant. Moi, j’avais abandonné le projet pendant quatre ans, après six versions de scénario à quatre mains avec Alexandre Laferrière et un refus de la Sodec. Mais là, maintenant que Amours Modernes est presque fini, j’ai repris l’écriture de Louis Riel.


2 février 2019
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