Cinéastes Invités

Nadine Gomez, 15 décembre 2018.

par Nadine Gomez

Cher journal,

Aujourd’hui, est une journée comme une autre, et pourtant, aujourd’hui, je me sens franchement inutile. Devant mon ordinateur, à rédiger des demandes de bourses, à développer des projets abstraits, informes, auxquels personne ne croit encore, à regarder par la fenêtre et fixer trop longtemps une fille qui traine son sapin de Noël deux fois plus grand qu’elle, je me questionne sur le sens de ce que je fais, le sens de ce que j’appelle « mon travail » avec des guillemets, parce que sérieux, ça paie pas des tonnes, pis ça fit pas avec le concept commun que les gens se font du travail. Je me sens comme dans le film Burning, les bras levés vers le ciel, en appelant de ma « Great hunger », affamée d’en savoir plus sur le sens de la vie ! Ouin, une journée ben ordinaire…

Burning

Bon, j’avoue, ce matin j’ai aussi raté ma seule réunion de la semaine. Eux, mes collègues, avec leur horaire chargé, leurs carrières prolifiques, leurs agendas de ministres, ils n’en échapent pas une. Plus on travaille, plus on produit comme on dit. Moi, avec mon horaire flexible et mou (comme mon linge), en phase démarrage et questions existentielles, je suis passé à côté de mon seul rendez-vous formel, seul moment qui allait me faire sentir légitimement productive.


Meaning of Life

Étrange paradoxe, parce que j’ai certainement l’impression de travailler fort, et tout le temps… Évidemment, il ne faut pas en juger par mon compte en banque… En fait c’est peut-être ça le problème. Parce que dans mon milieu, et contrairement aux compagnies pétrolières qui ont la belle vie au pays, on ne nous paie pas grassement, nous, pour faire de la recherche et de la prospection.


There Will Be Blood

Bien sûr, cette vie-là, qui prend du temps, qui ne court pas dans le bon sens, qui recherche et doute, et qui est précaire, je l’ai choisi.


(Extrait de La face cachée de la lune de Robert Lepage)

Mais quand on est pas (ou peu) payé pour faire ce qu’on fait, on a parfois l’impression de ne pas être productif et d’être un peu déjà à la retraite…

« La retraite du monde du travail ouvre ainsi la porte à la réflexion. « Prendre sa retraite », « profiter de sa retraite », c’est-à-dire prendre du temps pour réfléchir et s’émerveiller du monde autour de nous. Penser aux générations futures, par exemple.

Je me pose la question suivante. Ayant choisi la vie philosophique, est-ce que je serai, du coup, en retraite toute ma vie ? Que se passera-t-il, alors, dans une trentaine d’années ? Vais-je me mettre à courir dans l’autre sens ? Je pourrais peut-être devenir boulanger. »

Jérémie McEwen, Avant je criais fort, p.156.

Je crois que je ne suis pas encore prête à devenir boulangère.

« La productivité a un rôle clé dans la compréhension de la façon dont les actions humaines (à l’échelon micro ou macro) contribuent au progrès, au développement et à la croissance économique. Historiquement, les gains de productivité les plus forts ont coïncidé avec les périodes de très forte croissance économique. »

Wikipédia

Je me demande si certains de mes collègues se sentent parfois aussi comme ça, en dehors de la vie utile ? Mais alors, est-ce que la valeur de notre pratique dépendrait uniquement de sa valeur quantifiable ? Est-ce vrai, comme le dit Vincent Guzzo, que si je suis pauvre, c’est parce que je suis poche ? Quand je mets des guillemets à « cinéaste », est-ce parce que je fais trop peu d’argent pour m’en réclamer ? Ou c’est juste parce que ça sonne pas sérieux comme métier…cinéaste… « Ça crie la misère ! » comme disait ma grand-mère.

D’accord, je mélange peut-être mon agenda mal géré au sens que je donne à mon travail. Mais il y a un lien, c’est la productivité, et l’importance qu’on lui accorde. La vie philosophique de Jéré, et celle de mes ami-es littéraires, dramaturges, musiciens, chercheurs, intellectuels, et la nôtre, celle du cinéma, et du documentaire, elle l’est, productive, même si elle est hors du temps des autres. Elle ne l’est pas selon la définition commune qu’on en fait, mais elle l’est dans le sens de ce que Catherine Dorion a raconté à l’Assemblée nationale. Une évidence qui dit que la culture est un liant social, un remède vital contre la solitude, que la culture prend du temps, que l’utilité de quelqu’un, ou d’une pratique, ou d’un lieu, ne doit pas se mesurer uniquement en valeur monétaire. Évident pour moi en tout cas. Parce que quand son audience semblait complètement médusée. Slow clap.

En fait, ce n’est peut-être pas si évident que ça finalement pour la majeure partie du monde qui se fait encore marteler que ce qu’ils sont, ils le doivent à leur travail acharné, à la sueur de leur front, et que cette sueur doit traduire par un garage immense, un puissant cinéma maison, un gros fond de pension, parce que sinon, qu’elle utilité à avoir autant sué ?

Peut-être que je souffre juste d’une société qui manque de valorisation pour beaucoup beaucoup de choses qui ne sont pas évidemment productive et utiles, des choses qui prennent du temps, comme les forêts, et le patrimoine, et les philosophes, et les doctorants du Québec qui ont étudié en sciences humaines ou en Lettres, et les chercheurs en biologie marine, et les profs, et les infirmières qui s’attardent avec leurs patients, et les poètes, et les documentaires d’auteur-es. Ça doit certainement se guérir ?

« Il n’est pas vrai – pas même en temps de crise – que seul ce qui est source de profit soit utile. Il existe dans les démocraties marchandes des savoirs réputés « inutiles » qui se révèlent en réalité d’une extraordinaire utilité. Dans cet ardent pamphlet (L’utilité de l’inutile, Manifeste), Nuccio Ordine attire notre attention sur l’utilité de l’inutile et sur l’inutilité de l’utile. À travers les réflexions de grands philosophes (Platon, Aristote, Tchouang-tseu, Pic de la Mirandole, Montaigne, Bruno, Kant, Tocqueville, Newman, Heidegger) et de grands écrivains (Ovide, Dante, Pétrarque, Boccace, L’Arioste, Cervantès, Lessing, Dickens, Okatura Kakuzô, García Márquez, Ionesco, Calvino), Nuccio Ordine montre comment l’obsession de posséder et le culte de l’utilité finissent par dessécher l’esprit, en mettant en péril les écoles et les universités, l’art et la créativité, ainsi que certaines valeurs fondamentales telles que la dignitas hominis, l’amour et la vérité. Dans son remarquable essai traduit pour la première fois en français, Abraham Flexner souligne que les sciences, elles aussi, nous enseignent l’utilité de l’inutile. Ainsi, s’il élimine la gratuité et l’inutile, s’il supprime les luxes jugés superflus, l’homo sapiens aura bien du mal à rendre l’humanité plus humaine. »

https://www.inventoire.com/lutilite-du-savoir-inutile-dabraham-flexner/

Enfin ! Le parfait cadeau à offrir avec les brosses à dents en bambou !

Et avec ça, une envie soudaine de rendre hommage à tous mes amis-es et collègues qui soutiennent à bout de bras leur inutilité utile. Je leur dirai un jour.

Une chance qu’Alex est là pour trouver des remèdes à mes angoisses ❤

https://inspirobot.me/ . Une source infinie de bonheur immédiat.


15 décembre 2018
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