Cinéastes Invités

Nadine Gomez, 8 décembre 2018

par Nadine Gomez

Cher journal,

Aujourd’hui, j’ai encore eu cette conversation sur le fait que certains, moi incluse, hésitent à répondre « cinéaste » à la question : « Qu’est-ce que tu fais dans la vie ? » Je dis certains, mais c’est souvent certaines. C’est drôle pareil. Ça semble plus commun chez les filles. Je me demande pourquoi ? Est-ce seulement une question de confiance en soi ? Ou peut-être une forme de pudeur…

En y pensant, je me demande de plus en plus d’ailleurs pourquoi l’affirmation de soi est devenue une vertu si importante à notre époque. Parce que ça n’a pas toujours été, et ce n’est pas partout comme ça. Je sais évidemment qu’il faut s’affirmer, se connaître, se scruter (rendue pas pire là-dedans mettons). Je sais qu’il faut prendre sa place comme individu, dans son art, et comme femme surtout. Mais je soupçonne cette vertu d’en camoufler d’autres, moins lumineuses. Un peu comme le yoga. Alors je commence à m’en méfier.

« Je confesse ici que j’ai toujours soupçonné dans cette grande tâche, qui paraît si importante, du « Connais-toi toi-même », la ruse d’une cabale de prêtres qui voudraient désorienter l’homme par des exigences impossibles à satisfaire et le détourner de l’action sur le monde extérieur vers une fausse contemplation intérieure. L’homme ne se connaît lui-même que dans la mesure où il connaît le monde, et il ne connaît le monde qu’en lui et ne se connaît que dans le monde ».

Goethe

Voilà peut-être une piste de réponse…

C’est tout de même fascinant non ? Qu’on véhicule cette conviction qu’il y a un soi à trouver, un soi à promouvoir, un soi à connaître et à mettre au centre de toute chose. Un soi qui doit être vu et connu de tous. Un soi, alors que depuis des siècles, les philosophes, et Freud, et la pensée orientale, et tant d’autres, posent la question et ne s’entendent clairement pas sur ce qu’est ce soi. Alors qu’avons-nous tant besoin de montrer ? Et à qui ?

Je m’égare peut-être cher journal. Être mal à l’aise de se dire cinéaste, dans tout ça, c’est peut-être juste une réaction de gêne, ou lié à l’éducation des femmes, ou de la fausse humilité, ou du réalisme professionnel. Je ne sais pas. Mais je me demande si cette valorisation à outrance de « l’affirmation de soi » qui prouverait notre talent, notre valeur, notre capacité à prendre notre place, à être enfin égales dans notre égo, ça ne serait pas aussi une façon de nous amener à juste vouloir se bomber le torse, comme tout le monde. Une façon aussi très efficace de nous vendre des affaires et de nous distancier du monde qui nous entoure. Encore la faute au capitalisme… Parce que douter de soi raisonnablement, c’est bien aussi non ? Ça rend sensible, vulnérable, empathique, méfiant, ça fait réfléchir, ça renouvelle les a prioris, ça met en perspective, c’est aussi assez angoissant, d’accord, mais ya des psys pour ça, faudrait pas leur enlever d’la job, l’économie va assez mal.

« Ah si je savais qui je suis » se demandait Pauline Julien. Peut-être est-ce impossible à savoir…

Ce qui m’inquiète en fait, c’est qu’un soi très affirmé en vienne à cacher que le soi a besoin des autres. Que derrière le désir d’être un soi unique, original, nourri par le beau mythe du « self made man », par le mythe du génie autonome, on oublie notre inéluctable condition d’être au monde avec d’autres, face à d’autres, dépendant des autres. Être dépendant, ce n’est pas forcément mauvais. Penser qu’on doit ce qu’on est uniquement à soi, c’est peut-être plus ça le problème. Ça nous détourne de ce qui est politique, de ce que nous avons en commun, de tout ce qui nous relie et nous dépasse. Parfois, dire que je suis cinéaste, ça me dépasse, mais ça c’est moi. Et puis bon, si on continue à ne s’intéresser qu’à soi, on va finir tous comme des Popples, en boule, retournés sur nous-mêmes.

Quoique, on serait peut-être vraiment bien, tous en Popples, tous si doux…

« Sans doute un certain non-conformisme agressif, une arrogance et une susceptibilité ombrageuse, une certaine surestimation de soi faite de complaisance et d’angoisse apparaîtront-elles plus tard dérisoires au jeune homme qui sort de l’adolescence ».

Paul Ricœur, Philosophie de la volonté, 1949, p. 404.

Cher journal, devient-on jamais adulte ?


8 décembre 2018
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