Cinéastes Invités

Un beau plateau (première partie)

par Sophie Deraspe

30 août 2013

Un beau plateau de tournage mène-t-il à un beau film? La théorie inverse a maintes fois été prouvée…

Le documentaire My Best Fiend (1999) donne à voir Werner Herzog qui dirige à la pointe de son fusil le non moins fou Klaus Kinski. C’est aussi lors du tournage d’une scène épique de Fitzcarraldo (1982) que fut emportée la vie de 2 autochtones dans le transport à bras d’un bateau à vapeur à travers la jungle amazonienne, sans compter tous les périls qu’affronta le réalisateur en y entraînant son équipe (maladie, défection, débandade de la nature dont témoigne Burden of Dreams (1982), un autre captivant documentaire sur le tournage du film).

David O. Russel (Three Kings (1999) The Fighter (2010), Silver Linings Playbook (2012), etc) entre dans des colères dignes d’une camisole de force tout en demeurant un chouchou des producteurs qui aiment se voir nominés (et souvent gagner) aux Oscars. On se rappelle bien cette fuite du tournage de I Heart Huckabees (2004) qui s’était répandue sur Youtube, le montrant hors de lui face à l’actrice Lily Tomlin. Ces images offrent du coup toute crédibilité aux rumeurs le disant avoir frappé à poing nu Georges Clooney et flanqué un coup de tête à Christopher Nolan.

Mon assistante au montage, à Paris, a travaillé tout récemment avec Abdellatif Kechiche qui affiche un mépris total face au bien être de son équipe. Elle est quand même heureuse d’avoir travaillé auprès du maître qui ne s’entoure que de jeunes à l’égo encore peu développé qui n’entrera pas en friction avec le sien (surdéveloppé, présume-t-on).

Ces histoires derrière la mise en scène de films hautement prisés demeurent aussi captivantes que la fiction elle-même. Tout comme le film, elles passent à l’histoire, l’alimentant du même coup, conférant à leurs réalisateurs une aura de tyran, de grand génie. Ailleurs, on les considérerait criminels. Mais comme dans un état d’urgence, le général a droit à tous les coups: humiliation, abus de pouvoir, négligence criminelle, violence verbale et physique. Après la guerre, il y a le plateau de cinéma où l’on peut se permettre impunément de tels actes de conduite, autrement réprimés par la société civilisée.

Au Québec, on a la réputation d’être gentil. Je ne révélerai rien de bien excitant ici en avouant que je souhaite toujours que mon équipe et mes comédiens soient heureux. Je les ai entraînés quelque fois dans des zones à risque – leurs propres noms et leurs réputations dans Rechercher Victor Pellerin, puis face à la mort et à la vulnérabilité des corps dans Les Signes Vitaux. Mais cette fois, pour Les Loups, il a aussi été question d’intégrité physique. C’est devant une nature forte, voire violente, qu’il a fallu que l’on se prosterne humblement et que l’on confronte notre nature carnassière…

J’ai été épatée de constater avec quelle confiance une équipe de producteurs, acteurs et collaborateurs artistiques et techniques est embarquée dans le bateau et a voulu confronter les intempéries, les inconnus, les risques. Je m’exprime ici au propre comme au figuré. Une fois peut-être, ai-je eu vent de l’inquiétude d’une des nôtres qui nous voyait prendre la mer en pleine tempête et qui s’est permis d’avancer «ce n’est qu’un film, après tout». Oui, et nous voilà pourtant prêt à mettre notre vie en danger, du moins à confronter nos instincts de survie les plus basiques qui nous ordonnent de rester coucher sur la terre ferme cette nuit-là. Il y a peut-être un général fou à la barre, mais clairement aussi une bande d’aventuriers qui ont soif de territoires à explorer


31 août 2013