Cinéastes Invités

Un néo-nomadisme animé

par Nicolas Brault

Il semble bien que le stéréotype du cinéaste d’animation, reclus à la manière d’un scribe dans de sombres endroits, ne soit pas le lot de mes dernières années de production…

Ma sortie de caverne, je la dois à une première autoproduction : un petit bout de film d’animation expérimental nommé Corps étrangers, qui est passé, avec joie, au Festival du nouveau cinéma 2013 et sera au 12e Sommets du cinéma d’animation à Québec et à Montréal du 21 novembre au 1er décembre 2013.

Ma première escale fut l’abbaye de Fontevraud, dans la vallée de la Loire, en France. Un endroit que je ne recommande à aucun animateur, car j’espère jalousement y retourner bientôt… Un mois d’écriture et de vie commune avec une dizaine de cinéastes dans un palais abbatial tisse des liens artistiques et professionnels profonds et durables. Des volontaires pour ouvrir une Abbaye jumelle à Montréal ?

Un peu plus tard, à Québec, les premières images fantômatiques de mon projet sont apparues sur les murs de la galerie de la bande-vidéo. Dans cette première expérience de projection immersive, j’ai perçu le rapport entre le temps et l’espace dans l’oeuvre très différemment des projections en salle. Pouvoir physiquement se déplacer dans cette enveloppe d’images et de sons, augmente pour moi radicalement l’expérience cinétique ressentie. Le temps d’appréciation du projet ainsi que ces multiples points de vue possibles sont ainsi librement choisis par les visiteurs. Pour certains, le passage a été rapide tandis que pour d’autres, il s’est transformé en une sorte de médiation contemplative active. Un néo-nomadisme transgenre ayant pris place dans ce lieu, j’ai soudainement eu l’agréable impression d’avoir créé un objet,  ouvert, sans début ni fin.

Ma dernière escale en date est au MIS (Musée de l’image et du son) dans la mégapole de Sao Paulo. Cet arrêt production est le résultat d’un partenariat entre  les institutions québécoises, Avatar La Bande Vidéo et La Chambre Blanche. Ici, de l’autre côté des embouteillages monstres et par-delà les «catadores» sillonnant les rues à la recherche de bouts de cartons et de métaux à revendre, je travaille à compléter mon projet qui, dans sa forme idéale et complète, formera un «triptyque» présenté en galerie et en festival.

Le MIS se situe étonnamment entre les rues Canada et Groenland. Son laboratoire est physiquement localisé, dans une pièce, au milieu d’une exposition de Stanley Kubrick. Ponctuant mon quotidien, quelques notes de Ligeti, tirées d’une reconstruction de la scène de bal de Eyes Wide Shut, émanent des murs de mon local. Le peu de Portugais que je connais revient tranquillement et avec les membres du MIS, la communication se fait de plus en plus riche et fluide. J’ai souvent pensé que parler une autre langue était notre seule chance de devenir quelqu’un d’autre. Si cela est vrai, tout n’est peut-être qu’affaire de langage ? S’accordant à une structure grammaticale nouvelle, les mouvements de mon corps, sa posture et ses intonations changent sans effort.

Le corps est une chose bien étrange. Le rendre nomade crée des situations inattendues où surgissements parfois de nouvelles idées.

En guise de conclusion, je vous laisse avec quelques photos et dessins de l’exposition de Stanley Kubrick en cours au MIS.


31 octobre 2013