Cinémathèque Québécoise

At State’s End!

par Olivier Du Ruisseau

Le 27 mars dernier, le groupe post-rock montréalais Godspeed You! Black Emperor a lancé son dernier album, G_d’s Pee At State’s End!, avec un projet inédit. Bien ancré dans le ton poétique et engagé du groupe, il s’agit, 25 ans après leurs débuts, de leur premier document d’archive visuel officiel.

Cette semaine, la Cinémathèque québécoise le présente pour la première fois dans une salle, inaugurant son cycle estival de films en lien avec la musique, le reconnaissant à juste titre comme une œuvre cinématographique à part entière.

Si At State’s End! peut avoir des airs de concert virtuel, alors que nous nous sommes largement habitués à ce genre d’événement depuis un an, il s’agit plutôt d’un film, conjointement réalisé par les cinéastes Karl Lemieux et Philippe Léonard, incorporant aussi des images additionnelles du réalisateur américain Jem Cohen.

Avec en trame de fond la musique de l’album éponyme progressant sans interruption du début à la fin, on voit Lemieux et Léonard installer six projecteurs 16 mm, et projeter, sur l’écran du cinéma Impérial de Montréal, des images qu’ils avaient réalisées pour des tournées du groupe dans les années précédentes.

La salle de cinéma est vide et le groupe ne performe pas sur scène. On ne voit que le travail des cinéastes. Le film oscille habilement, au rythme de la musique, entre des vues du cinéma vide, des cinéastes qui travaillent, des films projetés à l’écran, et des séquences rajoutées au montage, en plein écran.

« C’est un hybride entre différents niveaux », résume Philippe Léonard, joint avec Karl Lemieux par visioconférence. « Quand le film passe en plein écran, on a voulu garder les perforations pour montrer la matière filmique qui a été scannée… C’est un peu aussi pour briser l’illusion d’un spectacle qui n’en est pas un qu’on alterne entre la performance et les images au montage », ajoute-t-il.

Le choix de l’Impérial comme lieu de tournage s’avère aussi profondément significatif dans la démarche des cinéastes. Karl Lemieux affirme d’ailleurs s’être inspiré des photos d’Hiroshi Sugimoto pour son utilisation d’une salle de cinéma vide et du noir et blanc qui prédomine, malgré l’utilisation de quelques images en couleur. Le photographe japonais a réalisé une vaste série de photographies en longue exposition, prise dans des salles de cinéma vide pendant des projections de films. Elles sont toujours composées de la même manière, avec un plan de grand ensemble sur la salle vide, avec, en son centre, l’écran, qui apparait tout blanc, éclairant la salle.

Si certains auteurs voient dans la série de Sugimoto un commentaire sur l’importance des salles de cinéma dans la culture cinéphile et sur la nostalgie, attitude supposément inhérente à la cinéphilie (André Habib, La Main gauche de Jean-Pierre Léaud, 2015); on remarque parallèlement une certaine nostalgie, dans At State’s End! : celle des concerts et des rassemblements de l’époque pré-pandémique.

« On a voulu montrer une salle vide pour commenter sur l’état actuel des choses », affirme Léonard, sans hésiter. Les cinéastes assument aussi qu’en 2021, cette démarche devient davantage qu’un simple geste nostalgique. À l’image de la réputation de Godspeed, qui a souvent pris position sur des enjeux sociaux dans les dernières années, elle est aussi inextricablement politique, alors que les décisions des gouvernements de fermer les salles de cinéma et d’interdire des rassemblements culturels plutôt que d’autres ont été critiquées sur plusieurs fronts dans la dernière année.

Maintes séquences d’At State’s End! rappellent donc à la fois l’ambiance apocalyptique de la musique et de notre année pandémique, ainsi que le ton anticapitaliste connu du groupe. L’ensemble demeure toutefois non linéaire, voire abstrait. Des images de villes, d’usines, de manifestations, d’autoroutes, de réseaux électriques, toujours décontextualisées, croisent ingénument d’autres, plus douces, de la mer ou de fleurs, par exemple.

Ces associations sont toujours libres, poétiques et inspirées, guidées instinctivement autant par la musique que par les éléments picturaux des sujets filmés. Les lignes et les formes de l’architecture et des paysages naturels, parfois flouées dans l’abstraction, se complémentent dans un tout sensible et cohérent. « Avec les années, on a développé une esthétique qui est propre à notre travail avec Godspeed », soutient Lemieux.

Alors que l’expérience d’At State’s End aura donc enfin permis au groupe d’immortaliser sur pellicule la signature visuelle de leurs événements en personne, force est d’admettre que c’est uniquement à cause de la pandémie qu’ils ont eu recours à cette démarche. « On a surtout hâte de prendre la route et de retrouver notre public », reconnait Léonard.

Le dernier plan du film, un baisser du rideau de l’Impérial qui fait face aux projecteurs perchés au balcon, évoque efficacement l’ambivalence que peut représenter un tel projet; non sans rappeler, encore une fois, les photos de Sugimoto.

Heureusement que pour l’heure, la Cinémathèque a eu l’idée de s’intéresser aux ovnis cinématographiques que sont devenus les lancements d’albums virtuels, avant qu’on s’en lasse et qu’on retourne à nos vieilles habitudes. Ils présentent d’ailleurs aussi, toujours en première au cinéma, des projets de Klô Pelgag et de Marie Davidson, réalisés respectivement par Laurence « Baz » Maurais et Denis Côté.

Voir le programme complet du cycle musique ici.


1 juillet 2021