Cinémathèque Québécoise

Jean-Pierre Mocky, libre penseur

par Simon Laperrière

On le décrivait comme toujours pressé. Il y a quelques années, un collègue à la tête d’un festival lyonnais contactait Jean-Pierre Mocky pour lui emprunter sa copie de Litan : La cité des spectres verts (1982). Leur conversation s’avère brève ; l’infatigable réalisateur n’a que faire des éloges d’un cinéphile et préfère aller droit au but. Invité à présenter son film, il décline l’offre sur le champ. Un tournage retient l’homme alors âgé de 87 ans à Paris.

Pour cet auteur prolifique d’origine polonaise, le cinéma passe avant tout. Aucun obstacle n’a été de taille à cet esprit téméraire et furieusement indépendant. Les contraintes budgétaires ne l’ont pas empêché de tourner sans relâche, produisant en moyenne un long métrage par année. Il en va de même pour les critiques parfois négatives qu’il dénigre lors d’apparitions mémorables à la télévision française. D’une débrouillardise ahurissante, Jean-Pierre Mocky a toujours plus d’un tour dans son sac. Incapable de trouver un distributeur pour ses films, il s’improvise alors exploitant en faisant l’acquisition d’une salle de quartier. Grâce à l’achat du mythique Brady en 1994, il garantit la diffusion de son œuvre tout en se revendiquant d’une autonomie créatrice totale. Désormais, il n’a plus à répondre à une industrie qu’il méprise. Libre, Mocky le demeure jusqu’à sa disparition le 8 août dernier.

Son goût pour la marginalité se reflète à travers une galerie de personnages iconoclastes. Bien que contemporain à la Nouvelle Vague (son premier long, Les dragueurs (1959), prend l’affiche la même année qu’À bout de souffle), Mocky privilégie un cinéma grand public. Touche-à-tout, sa filmographie se compose entre autres de comédies typiquement franchouillardes (Un drôle de paroissien, 1963), de violents polars (Solo, 1969) et de satires politiques (Y’a-t-il un Français dans la salle ?, 1982). Les conventions de ces genres populaires le mènent à dépeindre des individus qui, comme lui, opèrent hors système. Mocky situe ses récits dans une France mal famée, soit ces bistrots peu recommandables où trainent autant de vauriens sympathiques que de rêveurs illuminés. Ensemble, ils contribuent à une dénonciation incisive de l’ordre établi par la classe dominante. D’où cet acharnement envers une bourgeoisie hypocrite que Mocky caricature à l’excès.

Dans ce combat de longue haleine, l’artiste s’est entouré de soldats de renom. Impressionnante, la distribution des films de Jean-Pierre Mocky inclut plusieurs célébrités du cinéma français. Parmi eux, citons Bourvil ; Catherine Deneuve ; Philippe Noiret ; Sabine Azéma et même Carole Laure, spectaculaire dans le déchaîné À mort l’arbitre (1984). Mocky apparaît lui-même dans la majorité de ses longs métrages, interprétant des alter ego coriaces avec une élégance digne d’un Bogart.

En s’octroyant différents rôles, le polémiste se positionne au centre d’une œuvre sincère bâtie contre vents et marées. Par conséquent, le public le suivant à travers ses films fait acte de célébration. Il salue une alternative aux sentiers pavés par une institution proprette. Au fil des décennies, Mocky a su défier les règles avec un entêtement lui ayant assuré la postérité. Sa victoire consiste à toujours avoir eu le dernier mot.

La rétrospective Jean-Pierre Mocky, libre moqueur se déroule à la Cinémathèque québécoise du 8 au 26 février.


4 février 2020
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