Cinémathèque Québécoise

Lettre d’Alain Tanner

par Cinémathèque québécoise

Jusqu’au 29 janvier, la Cinémathèque québécoise présente une rétrospective consacrée au cinéaste suisse Alain Tanner. Lors de l’ouverture du cycle, mardi dernier, Marcel Jean a lu au public une lettre manuscrite qu’Alain Tanner nous a fait parvenir pour l’occasion. C’est cette lettre que nous reproduisons ici.

Chers amis du Québec,

J’écris ce petit texte à la main. Je n’ai plus d’ordinateur et je trouve aussi que c’est plus élégant. J’espère qu’on arrivera à vous le lire.

Je suis très heureux d’être ici avec vous ce soir et je remercie la Cinémathèque d’avoir eu l’idée de cette rétrospective. Comment faire du cinéma aujourd’hui et comment s’y retrouver dans la cacophonie qui nous entoure?

Car nous voyons bien, hélas, que nous sommes entrés dans le tunnel : nous vivons encerclés par la peur, la bêtise et le mensonge.

L’idéologie néo-libérale, en état de décomposition avancé, mène le monde dans le mur. On a inventé la voiture sans conducteur, on invente aujourd’hui l’homme sans cervelle. Et ça marche!

On peut même en faire le président d’un grand pays, tout près de chez vous. La mondialisation et la société numérique parachèveront le travail. Voilà, en quelques mots, j’ai vidé mon sac poubelle.

Alors maintenant, je vais ouvrir devant vous mon sac à malices. Il va s’en échapper de petites lucioles, ces insectes lumineux qui font de petites taches de lumière dans la nuit. Ces lucioles, ce sont les films que j’ai tournés pour vous. Ils sont toujours à la recherche – et les cyniques me l’ont souvent reproché – de quelque chose de bon et de beau. Sinon, ça sert à quoi?

Dans tous ces films, j’ai essayé qu’on trouve une trace de beauté. Car, dans ce monde délabré, la beauté est ce qui résiste toujours. Alors, mes amis, résistons!

Car qui, dans la suffocation intellectuelle contemporaine, n’éprouve ce désir intense mais nécessaire, viscéral, de sortir par la puissance de son esprit, d’un monde entièrement balisé par l’argent. Le cinéma n’appartient pas au monde du business, mais à celui de la pensée. Tous les artistes, quel que soit leur moyen d’expression, ont aujourd’hui le devoir d’opposer une résistance farouche à la perte générale du sens, qui est ruiné par les industries culturelles.

C’est Pasolini qui a dit : « il n’y a pas seulement la possession du monde par les maîtres, mais aussi une possession du monde par les intellectuels. C’est la maîtrise culturelle du monde qui donne du bonheur. Ne te laisse pas tenter par les champions du malheur, de la hargne stupide, du sérieux joint à l’ignorance. Sois joyeux! ».

Donc, soyons aussi joyeux!

Pour terminer, je pense que si je suis ici avec vous ce soir, c’est pour une raison très simple, et aussi assez compliquée: c’est parce que j’ai toujours voulu être, et le rester pendant un demi-siècle, un fidèle serviteur de mon art.

Et que vive le vrai cinéma !


14 janvier 2017