Cinémathèque Québécoise

Parcours d’une cinéphile

par Marie-Douce St-Jacques

La première fois que je suis entrée dans la grande salle de projection de la Cinémathèque québécoise, c’était pour voir Alphaville de Jean-Luc Godard. C’était en 1997, l’année où j’ai déménagé à Montréal, l’année où j’ai découvert le cinéma. J’allais à la Cinémathèque plusieurs fois par semaine, puis, de retour chez moi, je déposais mes entrées dans une boîte métallique. Plus de vingt ans plus tard, cette boîte est maintenant pleine de billets, au point où ces derniers en jaillissent quand je l’ouvre, tel un diable à ressort cinéphilique. Lorsqu’on m’a proposé de programmer un cycle à la Cinémathèque, je me suis dit « tiens ! », pourquoi ne pas rouvrir cette boîte et, à l’instar du Petit Poucet, me servir de ces billets pour retracer mon parcours de cinéphile ? Cela me semblait une bonne idée, tout en m’aidant à justifier un peu mon étrange manie de vouloir conserver toutes ces petites choses matérielles qui, en fin de compte, constituent les contours de mon rapport au réel.

J’ai toujours eu tendance à documenter ce que je fais, que ce soit en dressant des listes, en prenant des photos, en enregistrant des concerts (à des fins personnelles) ou en conservant des cartons d’invitations, des affiches et autres documents éphémères glanés ça et là, témoins de lieux fréquentés et de choses vues. Alors que je commençais à rédiger ce texte, je tombe par hasard sur une description : « moins organisée et moins systématique que la collection, la collecte consiste à rapporter ce qu’on a trouvé plutôt que ce qu’on a recherché méthodiquement » [1]. Serais-je donc une collectrice ? Sachant que la racine latine du mot (collecta) signifie « mettre ensemble », je comprends tout à coup mieux l’origine du mot anglais « to recollect » : se souvenir. Je collecte pour me souvenir, oui, c’est bien pour cela, je collecte pour ne pas oublier, car l’oubli me terrifie. C’est justement en sortant les billets de la boîte pour les étaler sur la table que cette prise de conscience effarante surgit : l’encre de plus d’un tiers de mes billets s’était effacée.

J’ignorais que les billets de la Cinémathèque, comme les tickets de caisse, sont imprimés sur du papier thermosensible, ce qui signifie qu’ils ont une très faible durée de vie. J’ai d’abord été déçue, puis déconcertée : ne m’étais-je pas fiée à ces petits papiers précisément pour m’aider à me souvenir ? « Collecter, écrit l’artiste Annette Messager, c’est se protéger, c’est une manière de lutter contre la mort » [2]. Or, tel un sortilège, une partie de mon parcours de cinéphile — et de ma protection contre l’oubli — avait disparu, me laissant face à des billets blancs, trop blancs, blanc comme le deuil qui nous habite, ma mère et moi, face à la maladie d’Alzheimer de mon père. J’ai peur moi aussi d’oublier un jour, comme lui.

Puis, en constatant que l’encre d’une bonne partie de mes billets s’était effacée, j’ai été fascinée. J’ai en ma possession quelque chose de précieux : une collecte de billets à la fois évanescente et métaphorique. Quoi de plus poétique, oui, quoi de plus révélateur que ces billets qui, bien dépliés et placés côte à côte, forment une sorte de tapisserie, une courtepointe composée d’autant de petites feuilles cernées, fragiles et parcellaires, tout comme la mémoire ? Tous ces carrés blancs étalés devant moi témoignent d’une seule chose : j’ai été au cinéma. C’était à l’automne, à l’hiver, au printemps. C’était l’été. J’étais probablement assise près de l’un des bonshommes à la longue barbe blanche, ces valeureux cinéphiles mythologiques. Quelqu’un ronflait sans doute. J’ai peut-être pleuré. Comme cette fois où j’ai été à la Cinémathèque avant de sortir danser, ne sachant pas que j’allais émerger de la salle profondément bouleversée, les yeux gonflés, le maquillage coulant. Je me rappelle m’être retrouvée ensuite parmi cette jeunesse confiante à laquelle je ne me sentais pas vraiment appartenir, sur une piste de danse quelconque, et d’être habitée par toute la puissance du film que je venais de voir. C’était la vingtaine, et les expériences collectives réellement marquantes que j’avais alors connues s’étaient toutes presque uniquement produites dans cette salle de projection obscure.

Afin de programmer le cycle « Parcours d’une cinéphile », j’ai simplement choisi parmi mes billets de cinéma des films qui m’ont marquée, et que je désire revoir. J’ai déchiffré les titres des billets en voie d’effacement, j’ai essayé de me souvenir de ceux qui sont dorénavant blancs à jamais. C’est une sélection bigarrée, colorée, amoureuse. Il n’y a pas de lien a priori entre ces films, autre que le fait de se retrouver dans ma collecte de billets. Ces films, certains je m’en souviens très bien, d’autres je ne retiens que quelques fragments : un thème musical, une certaine lumière, la sensation de vivre un moment privilégié, et parfois, la tristesse ambiguë de vivre cette expérience seule. Mais nous, nous serons ensemble dans la salle, et moi — vous vous en doutez bien —, je conserverai mon billet.

Marie-Douce St-Jacques est une artiste multidisciplinaire de Montréal. Musicienne et compositrice, elle a participé à l’écriture de plusieurs albums au sein des groupes Pas chic chic et Le fruit vert. Scénariste, elle a notamment coécrit Maudite poutine avec Karl Lemieux. Artiste visuelle, elle a fait partie de plusieurs expositions de groupe et prépare sa première exposition individuelle qui sera présentée prochainement à Arprim. Éditrice, elle dirige la maison d’édition Le laps, consacrée aux écrits d’artistes. Elle a l’intention de publier un livre qui documentera l’effacement progressif de sa collecte de billets de cinéma.

[1] Pour en savoir plus, lire le chapitre Anne Moeglin-Delcroix, Esthétique du livre d’artiste : 1960-1980, Le mot et le reste, 1997, p.222

[2] ibid, p.224

Le cycle « Parcours d’une cinéphile » se déroulera à la Cinémathèque québécoise du 1er au 13 novembre.


25 octobre 2019
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