Cinémathèque Québécoise

Rétrospective Carlos Reygadas à la Cinémathèque

par Fabrice Montal

Cruautés, morales et confluences

Carlos Reygadas nous visite du 12 au 14 février 2019 à la Cinémathèque québécoise.

Un article récent publié dans Le Monde, signé par Jacques Mandelbaum, parle de ce cinéaste qui convoque ceux qu’il appelle « les grands plasticiens mystiques ». Une façon toute respectable tout autant que respectueuse pour ne pas parler d’influences, ni sempiternellement de sources d’inspiration. Pourtant, le cinéma de Reygadas est un cinéma de confluences où se rencontrent autant le théâtre d’Antonin Artaud que les Tarkovski, Dreyer et Bresson dont il était fort probablement question dans la formule cryptique de Mandelbaum.

Notre pauvre connaissance de la littérature mexicaine ne nous permet pas nommément d’établir de tels parallèles avec elle mais on sent une influence littéraire indéniable dans cet amour pour la vastitude des paysages mexicains qui émaillent tous ses films. La posture nous rappelle Paz, notamment dans certains de ses poèmes en prose.

Certaines scènes prennent place dans ses films, elles apparaissent ainsi comme un rituel. Que ce soit la quête d’ascensions montagnardes au cours desquelles le personnage principal en arrive physiquement à dominer son existence comme il advient à un point de vue surplombant le paysage (Japòn, Batalla en el Cielo), rappelant en cela certaines peintures de la période romantique de la Mitteleuropa. À moins qu’il ne s’agisse de ces moments intenses de contemplation de la nature qui ouvrent les films Stellet Licht et Post Tenebras Lux ? Ce sont des obsessions hypnotiques, des images empreintes, des traces réelles que le souvenir du cinéma transforme en rêves.

Il en est de même pour les scènes sensuelles que les censeurs du passé auraient taxées de licencieuses, mais qui passent aujourd’hui pour explicites, qui nous peuvent être abordées pour de la simple franchise. On retrouve ce moment d’intense liberté dans chacun des films de Reygadas. Ce qui peut facilement passer pour de la provocation, nous en convenons, mais qui, dans le cadre de cette rétrospective, paraîtra aux cinéphiles qui auront suivi le développement de l’œuvre reygadienne comme une tentative réussie de montrer la vie humaine dans ses extrémités intimes. Ces scènes de crudité appuyée semblent aussi opérer comme des occurrences de repère qui forment elles aussi l’identité distincte du cinéma de Reygadas.

Un autre rappel que l’on retrouve aussi de film en film est ce moment qui semble souvent hors du temps, où l’on voit des enfants et des adolescents, filles et garçons, s’amuser en toute innocence sur un plan d’eau (piscine, lac, étangs, fontaine). Le nouveau Reygadas Nuestro Tiempo commence d’ailleurs avec une telle séquence. Ces moments s’insèrent comme des porte-à-faux mis là par le cinéaste, pour servir de repoussoir au drame vécu par ses protagonistes.

Les rôles principaux ont été tenus jusqu’à présent par des « modèles amateurs » dont la carrière cinématographique ne s’est limitée à leurs seuls actes avec Carlos Reygadas. Son cinéma est, selon moi, à bien des égards l’un des héritiers les plus aboutis et les plus proches de la démarche bressonienne originale. Mais il prolonge celle-ci par une quête picturale absolument majestueuse, sans surcharge, où sont mis en valeur les paysages d’un Mexique en transformation.

Même si sa visée autant que sa réception sont universelles, il n’en demeure pas moins que son cinéma est intimement associé au Mexique.

C’est d’ailleurs le seul de la vague des jeunes cinéastes mexicains qui sont arrivés au début des années 2000, en bouleversant quelque peu la « géographie politique » du cinéma mondial, qui soit resté intrinsèquement fidèle au Mexique. Il n’est pas parti dans l’espace, ni au Maroc, ni sur Broadway, ni dans les Rocheuses. Il n’a pas mis en scène des héros surnaturels ou de monstres américains.

C’est également un cinéma de la lenteur et de l’introspection. Dans ce futur permanent qui glorifie le proactif et le sociable, c’est peut-être de ce cinéma-là dont nous avons besoin? Le cinéma d’un avocat devenu philosophe derrière la caméra qui pose en questions plus qu’il n’oppose, et le pour et le contre, et le bien et le mal, et la morale et l’amoral, et la lumière et les ténèbres.


9 février 2019
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