Cinémathèque Québécoise

Rosto (1969-2019)

par Doriane Biot

L’annonce du décès de Rosto tombe alors que le festival Anima, à Bruxelles, bat son plein. La cérémonie de remise des prix couronne son dernier film, Reruns, et son producteur, distributeur et ami, Nicolas Schmerkin, partage un témoignage alors que le monde de l’animation réuni rend hommage à cet artiste disparu. Le 20 mai 2019, la Cinémathèque québécoise célébrera à son tour la création artistique de l’animateur, cinéaste et musicien néerlandais en projetant l’intégralité de sa tétralogie Thee Wreckers. L’occasion de se plonger dans l’univers de cet artiste inclassable.

Musique punk, vestons noirs et cravates blanches. Écoutez-le raconter The Wreckers, car c’est là que tout commence. Dans le documentaire Everything’s Different, Nothing has Changed, Rosto revient sur les origines du groupe — qui deviendra progressivement le projet musical Thee Wreckers — dont les chansons accompagneront et inspireront plusieurs de ses films. Ballades morbides qui poussent la chansonnette au fond du ravin, les morceaux débordent d’énergie et de figures monstrueuses. Des contes étranges qui ne sont pas sans rappeler les Murder Ballads de Nick Cave and the Bad Seeds.

Le monde de l’artiste se déploie. Plusieurs courts métrages et un roman graphique en ligne viennent alimenter la création décalée de Rosto. À la croisée des genres, son projet Mind My Gap (1998-2014) esquisse les débuts d’un monde peuplé de rêves inquiétants et d’affreuses illusions qui tourmentent le protagoniste de ce web comic animé et musical. La figure squelettique de Rosto apparaît, visage anguleux au nez pointu et aux yeux pleins de malice, un anneau pendant à l’oreille gauche. Cet alter ego à la démarche de clown funeste — son nez aux arrêtes tranchantes s’accroche désespérément à ses joues à l’aide d’une corde tendue — est rejoint par une ribambelle de personnages, mascarade sinistre mettant en scène une série de créatures farfelues et ses amis musiciens difformes. Les crânes de James Ensor — quelques degrés de saturation en moins — rejoignent les monstres grotesques de Francis Bacon accompagnés d’une musicalité envoûtante et d’effets visuels excessifs. Dans The Monster of Nix (2011), ce sont les voix caverneuses de Tom Waits et Terry Gilliam qui bercent avec quelques grincements ce voyage fantastique récompensé dans de nombreux festivals d’animation. Les œuvres de Rosto se construisent autour d’un cadavre exquis d’influences toutes plus savoureuses les unes que les autres auquel l’artiste vient ajouter une touche personnelle indéfinissable. Peut-être est-ce la technique d’animation si particulière qu’il emploie dans la majorité de ses films : des prises de vue réelles rattrapées par une 3D inquiétante d’étrangeté.

Nasty illusions. Rosto au pays des cauchemars saute au fond d’un puits et accède à un autre côté du miroir bien plus sombre. D’une réalisation à l’autre, nous reconnaissons des visages familiers, démons qui hantent les rêves de leur créateur. Des thématiques reviennent, comme celle de l’illusion et du cinéma. Mise en abyme de la construction cinématographique, le court métrage Lonely Bones (2013) est parcouru de références, et ce n’est pas le seul. Des écrans cathodiques envahis d’une neige qui déborde du cadre télévisuel au symbole récurrent de la croix censée indiquer la position des acteurs, Rosto remonte aux origines du cinéma et de l’animation. Parmi des plans en 3D glissante, un dessin évoquant l’esthétique cartoon de Fleischer détonne. Un Donald Duck maléfique tourmente les rêves d’un musicien. C’est finalement un fond vert qui trône, non sans une certaine ironie, au cœur d’une cathédrale, toile tendue permettant toutes les fantaisies de l’artiste qui joue à défigurer le réel. Dans un monde où les miroirs sont la propriété du diable, la caméra devient un instrument tout puissant qui se plait à tordre la réalité. Fantasmagories de silhouettes noires et blanches.

De 1993 à 2019, courts métrages d’animation, web comic et chansons se répondent et se complètent, prenant racine dans l’esprit foisonnant d’originalité de Rosto. Une expérience visuelle et sonore qui dépasse toute limite (un débordement que d’aucuns qualifieront parfois d’excès difficile à avaler). Une poésie émane pourtant de chacun de ses projets. Une innocence enfantine et une sincérité éblouissante accompagnent les créations de cet artiste apprécié de ses pairs animateurs.

Le sinistre carnaval est arrivé à sa fin mais sa musique continue de résonner et ses images de nous poursuivre. Aux Wreckers de nous rappeler : He’s not dead, he’s only dreaming.

Le programme Thee Wreckers Tetralogy sera projeté le 20 mai à 19 h à la Cinémathèque québécoise.


13 mai 2019
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