Cinémathèque Québécoise

Treize folioscopes qui ont fait l’histoire

par Marco de Blois

La Rétrospective mondiale du cinéma d’animation, organisée en 1967 par la Cinémathèque québécoise (qui s’appelait alors la Cinémathèque canadienne), a été un événement mémorable ayant marqué l’histoire de cette discipline. Ainsi, plusieurs projections de classiques et de nouveautés de l’animation, une exposition à l’Université Sir George Williams (future Concordia), des leçons de cinéma et un nombre impressionnant de personnalités venant d’un peu partout dans le monde ont ajouté à l’effervescence culturelle montréalaise de l’été 1967. Et elle a aussi laissé une trace tangible : une série de 13 folioscopes (ou flip books) qui sont aujourd’hui considérés comme des classiques de ce médium, étonnants d’invention et de modernité. Les organisateurs de la Rétrospective avaient en effet invité de nombreux animateurs du monde entier à créer des folioscopes, sollicitant aussi bien des pionniers que des talents émergents.

Les réponses positives les plus nombreuses sont venues des États-Unis et de la Tchécoslovaquie (trois chacun), suivies de la Pologne (deux), du Canada (un) et de la France (un). Deux folioscopes supplémentaires ont été produits à partir d’images tirées de films d’Émile Cohl. La palette des talents est vaste et reflète la pluralité des démarches de l’époque. Ainsi, aux deux pionniers de l’animation américaine (Otto Messmer, père de Felix the Cat, et Shamus Culhane, animateur de Woody Woodpecker) s’ajoutent l’avant-garde et le cinéma expérimental incarnés par Robert Breer (États-Unis), Peter Foldès (France) et Yoji Kuri (Japon). Kaj Pindal est le seul Canadien ayant répondu à l’invitation. Le folioscope créé par le Polonais Daniel Szczechura (Le Duel) est particulièrement intéressant et novateur en ce sens que l’artiste dessine sur le recto et le verso des feuilles, créant des effets s’apparentant au split screen et au Cinémascope.

Deux cinéastes ayant participé à l’initiative sont toujours vivants : Daniel Szczechura et Yoji Kuri. L’Américain Gene Deitch, auteur du folioscope Nudnik, d’après la série télé du même nom dont il est le réalisateur, s’est éteint récemment. Après avoir dirigé le studio UPA aux États-Unis, il s’était établi en Tchécoslovaquie vers la fin des années 1950 où il avait notamment réalisé des épisodes de la série Tom & Jerry. Sa disparition, que nous avons soulignée en publiant une image de son folioscope sur les réseaux sociaux, a suscité une curiosité renouvelée à l’égard de cette collection – une curiosité qui nous a fait bien plaisir.

Spécialiste du folioscope, collectionneur et historien de l’édition, le Français Pascal Fouché qualifie la série de la Cinémathèque québécoise de mythique : « Les flip books comme beaucoup de collections ont des séries mythiques. Elles peuvent être exceptionnelles et sont souvent difficiles à réunir quand on n’a pas pu se les procurer au moment de leur publication. », précise-t-il. Dans le même texte, Pascal Fouché se demande pourquoi la liste des titres, inscrite au dos des flip books, ne comprend pas celui de Szczechura, se limitant à douze titres. Notre hypothèse (qui pourra être validée à la suite d’une recherche dans nos archives) est que le cinéaste a probablement répondu ou envoyé ses dessins tardivement.

Cette série avait été mise à l’honneur lors d’une exposition à la fois ludique et magistrale, Daumenkino (The Flip Book Show) qui s’était tenue au Centre d’art contemporain (Kunsthalle) de Düsseldorf en 2005. Elle retraçait l’histoire des folioscopes depuis leurs origines jusqu’à leur intégration dans les arts contemporains. Commissaire de cette exposition et historien de l’art, Christoph Schulz nous écrivait récemment :

Il s’agit de la première publication institutionnelle d’une série de folioscopes d’artistes. Plusieurs cinéastes d’animation de renom y ont participé. Certains de ces folioscopes ont un caractère expérimental remarquable en ce qui concerne la séquence du mouvement et arrivent à créer des histoires épatantes dans un très petit format. Illustrant ce qu’il est possible de faire avec un folioscope, cette série était novatrice et révolutionnaire. Elle a ravivé l’intérêt pour cette forme spéciale de livre et a aidé à l’établir comme livre d’artiste1.

La Cinémathèque québécoise conserve les précieux folioscopes de même que les dessins ayant été exécutés pour quelques-uns d’entre eux, dont ceux de Yoji Kuri.

Nous rendons accessible en ligne pendant deux semaines sur notre chaîne Vimeo une vidéo montrant onze de ces folioscopes « en mouvement ». Les images ont été réalisées par Christoph Schulz, qui manipule ici lui-même les folioscopes. Elles sont tirées d’un DVD qui accompagnait le catalogue de l’exposition, coédité par le Kunsthalle Düsseldorf et Snoeck (Cologne) en 2005. Nous remercions M. Schulz pour son aimable collaboration, de même que Julien Charbonneau, qui a traité l’image en amorce du texte.


1. It is the first institutionally published series of artistic flipbooks, for which many renowned animation artists of the time developed flipbooks. Some are remarkably experimental in terms of playing with the sequencing of movement and manage to create fantastic stories in a very small format. by showing what you can do with a flip book, they were innovative and groundbreaking. they revived the interest in this special book form and helped to establish it as a type of artists’ book.


7 mai 2020
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