Éditos

« A Hell of a Movie »

par Helen Faradji

Comme d’autres, il fait partie de cette liste improbable et mythique des films les moins vus et les plus rêvés de l’histoire du cinéma. Certains y figurent parce qu’ils ont été détruits, d’autres parce qu’ils ont été cachés, volontairement ou non, certains encore parce qu’ils sont dits, malgré toute la rationalité dont l’être humain est capable, maudits. Peu importe, au fond, ces films qui existent sans jamais avoir existé sont peut-être ceux qui le sont le plus capables d’enflammer l’imaginaire des cinéphiles qui s’imaginent alors tout et son contraire à leur sujet.

Mais le couvercle de la mystérieuse marmite devrait bientôt s’ouvrir… Car on apprenait la semaine passée au détour d’un article dans le Los Angeles Times, de façon fort surprenante tant on pensait qu’on en resterait là pour toujours, que la seule et unique copie de The Day the Clown Cried, film réalisé en 1971 par Jerry Lewis, acteur et réalisateur comique dont les Américains se demandent encore ce que les Français peuvent bien lui trouver, venait de tomber entre les mains de la Library of Congress dans le cadre de l’achat de la collection Jerry Lewis par l’institution. Une excellente nouvelle pour tous ceux qui, depuis que ce titre est un jour apparu devant leurs yeux, se demandent de quoi il peut bien en retourner. Une moins bonne pour ceux chez qui la patience n’est pas un fort puisque les conditions de ladite vente impliquent que la copie, la fameuse copie unique du film, ne pourra être montrée avant une période de 10 ans.

Alors, ce jour où le clown a pleuré… de quoi s’agit-il au juste ? D’un film, on l’aura compris, qui a bel et bien été tourné en Suède, mais qui n’a ensuite jamais été montré bien que, le culte ayant grandi avec les années et les rumeurs, l’on en sache à peu près ceci: il raconterait l’histoire d’un clown allemand, Helmut Doork, joué par Lewis lui-même, « utilisé » dans les camps de concentration pour divertir puis emmener les enfants juifs jusqu’aux chambres à gaz. Un sujet éminemment ambigu et moralement difficile à traiter mais auquel Jerry Lewis, 89 ans cette année, contre toute attente, avait décidé de se frotter à l’époque, histoire de montrer que lui aussi, comme les autres, avait ce qu’il fallait dans le ventre et n’était pas que ce pitre sans fond ni forme. Manque de chance, Lewis, après avoir vu le résultat, décida de ne jamais oh grand jamais montrer la bête au public, même après sa mort, honteux, comme il a pu le dire ici et là par la suite, de son mauvais travail.

Selon la légende, c’est déjà lors du tournage que les choses se gâtèrent, Lewis dépassant le budget sans vergogne, se disputant avec les producteurs français et se comportant sur le plateau de façon incontrôlable. Mais ce sont aussi les témoignages recueillis par la suite de la part des quelques « chanceux » ayant pu mettre l’oeil dessus (dont l’acteur Harry Shearer, ou cette équipe de télévision documentaire néerlandaise qui en utilisa quelques brefs extraits en 1972 pour un film réapparu sur YouTube il y a quelques temps) et qui, de façon unanime, le jugèrent « indéfendable », qui achevèrent de construire l’aura de ce film maudit. Aura dont Lewis a d’ailleurs lui-même entretenu les contours en s’amusant notamment, lors d’une rare entrevue sur le sujet donnée à Entertainment Weekly en 2009, à d’abord refuser catégoriquement d’en parler avant de brouiller encore une fois les cartes en décrivant ce film comme “either better than Citizen Kane or the worst piece of s— that anyone ever loaded on the projector”.

On saura ce qu’il en est, ou pas, dans dix ans. Mais en attendant, reste qu’il y a quelque chose de beau, dans cette histoire de film enterré par son propre auteur, l’ayant gardé jalousement secret pendant de si longues années, refusant même de s’expliquer sur pourquoi il acceptait maintenant de le libérer. Quelque chose, peu importe la véritable teneur de la bête, dans le principe même d’un homme réalisant un film puis refusant de le montrer qui échappe à tout marketing, à toute publicité, à toute loi de l’offre et de la demande. Quelque chose qui, du même coup, pendant un temps fait s’échapper le cinéma de la case « commerce » où il est si souvent gardé. Quelque chose, en somme, qui rappelle qu’il est aussi, d’abord et avant tout, un art. Ce qui fait tout de même un bien fou, il faut le reconnaître.

Bon cinéma.


13 août 2015