Éditos

À mi-chemin

par Helen Faradji

C’est une des maladies les plus récurrentes du critique. Faire des listes. Classer, organiser, trier, faire ressortir chaque année, chaque siècle, chaque 10 ans ce qui émerge et restera pour la suite. Et comme si ce n’était pas assez, les cinq premières années de la décennie pourront elles aussi avoir leur liste ! Une demi-décennie, et bien oui, évidemment, ça se résume aussi ! Nous emboîtons donc joyeusement le pas à La Presse qui, le 17 juillet dernier, s’y collait à la suite de plusieurs médias nord-américains – et parce que, avouons-le candidement, l’été est la saison la plus propice à ces jeux inoffensifs – et présentons notre top 10 (et des poussières) des cinéastes qui ont le plus marqués la mi-décennie, ceux dont les films, donc, auront laissé une empreinte plus forte que les autres sur l’imaginaire collectif. Les voici, sans ordre autre que celui du hasard.

JEFF NICHOLS : que ce soit sous la forme du récit apocalyptique paranoïaque (Take Shelter), du récit d’initiation Mark Twainesque (Mud) ou, espérons-le, de la science-fiction à l’ancienne (Midnight Special dont l’attendue sortie est toujours fixée à 2015), le cinéaste, évoluant dans les traces de Terrence Malick à Austin, incarne un certain esprit de l’Americana, entre utopie mélancolique d’un impossible retour à l’état de nature et angoisse des grands espaces. Le genre qui fait du mythe son terrain de jeu et du cinéma un idéal.

BERTRAND BONELLO : qu’il ait plongé en plein lupanar début de siècle (L’apollonide) ou dans la vie d’un des couturiers les plus brillants du XXe siècle (Saint-Laurent), le réalisateur français aura certainement fait ce pas de plus, tant en terme de lyrisme de mise en scène, de cohérence de direction artistique que de profondeur de récits, qui l’aura fait passer dans la cour des cinéastes qui comptent, mais surtout dans celle des plus fins observateurs de la complexité des relations humaines, entre désirs, soumissions et rebellions.

ABDELLATIF KECHICHE : bien sûr, il y a aura eu l’incontournable, l’évident La vie d’Adèle. Mais sa Vénus noire, mal aimée, trop provocatrice peut-être, n’est pas non plus à négliger. Car si Kechiche se sera imposé plus tôt comme le grand cinéaste de l’adolescence, son humanisme renoirien d’une honnêteté presque cruelle à la Pialat semble désormais s’appliquer à la femme et à la féminité, avec une justesse et une puissance rares.

J.C. CHANDOR : sorti de nulle part, pour ne pas y rester, le cinéaste américain aura durant ce début de décennie aligné trois bombes discrètes (le thriller financier Margin Call, le thriller maritime All is Lost, le thriller vintage A Most Dangerous Year) aussi implacables qu’impeccables. Ou comment son cinéma s’est fait preuve que le grand récit n’était pas mort et que nous lui en sommes tous, au fond, un peu reconnaissant.

LES “Y’EN A QU’UN MAIS QUEL UN!” : non que ces cinéastes n’aient pas de suite dans les idées, bien au contraire, mais leur rythme de production aura été celui d’un film durant ces cinq années. Regroupons donc le Spring Breakers d’Harmony Korine, le Beasts of the Southern Wild de Benh Zeitlin, le Leviathan de Lucien Castaing-Taylor et Verena Paravel et The Tribe de Myroslav Slaboshpytskiy, comme autant de miroirs différents mais tous d’une force inouïe, tenduS à une société en pleine perte de repères, cherchant dans la violence, l’utopie ou la confrontation à la nature une solution – vaine – de sortie de crise.

XAVIER DOLAN : comment faire l’impasse ? D’un pur point de vue comptable, les choses sont déjà impressionnantes : cinq ans, et quatre films au compteur (Les amours imaginaires, Laurence Anyways, Tom à la ferme, Mommy). Mais surtout, le prodige aura réussi à imposer un style fait parfois d’improvisations, mais surtout de fulgurances phénoménales, tant stylistiques qu’émotives, laissant son spectateur aussi effaré qu’après le passage d’une tornade.

PAUL THOMAS ANDERSON : certes, Inherent Vice aura probablement plus décontenancé qu’impressionné. Mais The Master, sommet de son art d’observation décalée des mécanismes d’aliénation à l’œuvre dans la société américaine, autant que celui de la direction d’acteurs, aura assez marqué pour qu’il trouve sa place dans ce palmarès, comme il la trouvait dans les précédents, comme il la trouvera dans les suivants.

CÉLINE SCIAMMA : on aurait aimé que sa sublime et érotique Naissance des pieuvres puisse y figurer, mais Tomboy et Bande de filles auront assurément permis à la jeune réalisatrice de s’imposer comme l’une des grandes cinéastes de l’identité (sexuelle, sociale) de ce début de décennie. Que son regard soit en outre doublé d’un sens du style formidable, entre lyrisme assumé et quotidienneté naturaliste, ne gâche rien, bien au contraire.

MARTIN SCORSESE : de la télévision (Boardwalk Empire) au thriller d’époque (Shutter Island) en passant par le conte pour enfants en 3D (Hugo) et le glaçant et délirant constat du triomphe capitaliste (The Wolf of Wall Street), c’est lui qui fera office de grand sage de la liste, tant sa versatilité et son appétit semblent toujours aussi aiguisés.

DAVID FINCHER ET BRUNO DUMONT : une dernière place à partager entre les deux cinéastes les plus opposés l’un à l’autre qu’il puisse exister. D’un côté, le styliste fou ayant enfin trouvé quelques scénarios dignes de ce nom où planter ses crocs au point d’être devenu un des cinéastes les plus complets des dernières années (The Social Network, Girl with the Dragon Tatoo, House of Cards, Gone Girl), de l’autre, un radical en toutes choses ayant apparemment fait de la réinvention de son propre cadre son credo ces dernières années, l’emmenant même vers les rives de la comédie (Hors Satan, Camille Claudel 1915, P’tit Quinquin), et au milieu, un spectateur pouvant tout de même se compter drôlement chanceux que le spectre cinéma s’étende de l’un à l’autre.

Et vous, quels sont les œuvres et/ou cinéastes qui ont marqué votre demi-décennie ?

 

Bon cinéma !

 

 

 

 


30 juillet 2015