Éditos

Au nom de l’art

par Helen Faradji

Le mythe a la peau tenace. Celui de l’artiste forcément génial, si inspiré, planant si loin au-dessus du commun des mortels qu’il n’a pas besoin, lui, de se soumettre à leurs vulgaires lois. Le génie, si spécial, si différent, si touché par le doigt de Dieu, qu’on ne peut que fermer les yeux et pardonner tous ses agissements vue l’extrême qualité de ce que cet être pas comme les autres est capable de produire.

Combien de fois le cas de figure s’est-il présenté ? Un réalisateur harcelant ses actrices (car, on peut le dire, on a plus rarement entendu parler d’une réalisatrice harcelant ses acteurs) ou plongeant ses équipes dans un véritable enfer sur terre au nom de la grandeur auto-proclamée du film à venir ? D’un cinéaste envoyant un cercueil à une petite fille avec dedans une petite poupée à l’effigie de sa mère (Hitchcok-Hedren) à d’autres usant de méthodes pour le moins contestables à base de pression, cris et autres flirts avec les limites (Dumont, Kechiche, Kubrick, Pialat…), les cas de ces abus de pouvoir socialement justifiables et justifiés sont relativement nombreux. Et non, la grande rivalité entre Werner Herzog et son Klaus Kinski, ayant mené les deux hommes au bord de la folie, ou les divers délires ayant présidé aux tournages de Easy Rider ou d’Apocalypse Now n’ont pas grand chose à voir avec le débat qui, soyons honnêtes, concerne dans l’immense majorité des cas des rapports de domination professionnels genrés.

Certes, on pourra aussi évoquer, avec le même goût métallique dans la bouche, les cas où certains se sont aussi arrogés le droit de faire vivre à des enfants des émotions certainement trop vives et complexes pour ce qu’il leur était possible de comprendre. Jacques Doillon et sa Ponette, Maïwenn (une des rares femmes dans ce palmarès et il n’y a assurément pas de quoi se vanter) ayant filmé jusqu’à la nausée et l’obscénité la crise de larmes d’un petit garçon dans Polisse, crise dont on voyait très bien qu’elle excédait de beaucoup les limites du jeu et de la composition. Mais là encore, si l’esprit reste le même (tout pour la scène et au diable la simple humanité), la lettre diffère.

Car cette semaine, depuis précisément le 2 décembre, date où une certaine vidéo de 2013, captée lors d’un Q&A à la Cinémathèque française, a refait surface, voilà le problème posé plus clairement que jamais. Dans ce YouTube, ayant depuis sa ressortie des oubliettes alimenté de nombreux articles et réactions, parfois hâtives et rageuses (dont des tweets outragés de Chris Evans ou Jessica Chastain), Bernardo Bertolucci revient ainsi sur l’une des scènes les plus marquantes et troublantes de l’histoire du cinéma : celle de la motte de beurre et de la sodomie imposée par Paul, l’Américain, à Jeanne la Française dans Le dernier tango à Paris, dont la sortie fut assortie d’une interdiction aux moins de 18 ans en 1972.

Une scène dure, intense, baignée dans les pleurs de la toute jeune Maria Schneider (19 ans à l’époque quand son partenaire, Marlon Brando, en a 48) dont l’on savait peut-être déjà qu’ils n’étaient pas simulés, mais dont l’on apprend avec cette vidéo que la réalité était encore pire que ce qu’on avait pu imaginer. Les mots de Bertolucci, enregistrés deux ans après le décès de Schneider, sont en effet limpides : la scène – de viol, faut-il le rappeler – a été tournée sans l’entier et plein consentement de l’actrice puisque c’est le matin même du tournage que le réalisateur et sa star d’acteur ont décidé d’ajouter ce « détail » du beurre. « Je voulais sa réaction en tant que fille, non en tant qu’actrice » a-t-il même spécifié, comme si cela pouvait réellement excuser quoi que ce soit.

En 2007, la jeune femme avait déjà avoué son profond malaise, refusant notamment la plupart des propositions venues plus tard et qui s’entêtaient à vouloir la faire jouer dans des circonstances similaires, et plongeant par la suite dans des états que seule une profonde souffrance peut réellement motiver. En 2013, Bertolucci, reconnaissant se sentir coupable mais ne rien regretter, avait eu cette phrase : « To obtain something I think you have to be completely free. I didn’t want Maria to act her humiliation her rage, I wanted her feel – not to act – the rage and humiliation. Then she hated me for all of her life ».

Au nom de l’art… au nom du vrai, sacro-saint principe artistique dont l’on nous bassine encore qu’il est forcément mieux, forcément plus fort, forcément plus capable de provoquer chez le spectateur des réactions réelles, peut-on vraiment tout se permettre ? Peut-on tolérer ? Peut-on admettre que les artistes soient ces membres d’une caste à part (supérieure ?) dont les désirs et envies sont de tels cadeaux à l’humanité que tout, absolument tout, doit être mis en œuvre pour qu’ils soient exaucés ? Peut-on se faire à l’idée que l’Histoire du cinéma est, au fond, plus importante que le simple bien-vivre ensemble, que pour un chef d’œuvre, tout est permis ? Peut-on fermer les yeux pour mieux pouvoir les ouvrir dans une salle obscure ?

Poser la question, c’est bien sûr y répondre. Car les limites existent pour tout le monde. Et pour une bonne raison.

 

Bon cinéma consensuel.


7 décembre 2016