Éditos

Bienvenue aux dames

par Helen Faradji

N’ayant pour l’instant eu aucune réelle conséquence, le débat sur la question de savoir si le sexe de la personne installée derrière la caméra avait ou non son importance, a maintes fois été soulevé. Mais qu’en est-il de son compagnon, celui poussant à s’interroger sur le genre de la personne qui regarde et, lorsque l’on est chanceux, pousse même l’audace jusqu’à analyser? Ou pour le dire autrement, le fait qu’un critique soit homme ou femme change-t-il quelque chose à la donne?

Les faits sont, comme pour le premier débat, catégoriques : le nombre de femmes à exercer le métier de critique est infiniment moins élevé que celui de ces messieurs. Dans les derniers mois, un article paru dans The Atlantic révélait ainsi que ces dames ne représentaient que 20% des « top critics » élus par l’agrégateur Rotten Tomatoes et que dans les quatre plus grandes associations professionnelles américaines, elles n’étaient qu’un quart. Un déclin qui se serait en outre accéléré dans les dernières années avec l’éclosion des publications internet. Pourtant, si les critiques, tous sexes confondus, répondent plus que souvent présents pour dénoncer Hollywood, le merveilleux monde du cinéma en général, et sa cohorte d’hommes blancs ne laissant place qu’à eux-mêmes, beaucoup plus rares sont ceux qui lèvent le ton pour dénoncer cette autre inégalité, médiatique cette fois.

Si les deux débats se rejoignent sur ce point factuel, ils se ressemblent également par cette sous-question qu’ils induisent : y’a-t-il une sensibilité féminine spécifique? En d’autres termes, le fait d’être une femme conduit-il à regarder différemment (la scène que l’on tourne / le film que l’on voit)? Et si différence il y a, à quoi cela peut-il bien servir au juste? The Atlantic est assez éclairant sur le sujet. Notant que dans les années 50-60, les femmes dominaient le monde de la critique américaine (suivant la star parmi les stars, Pauline Kael), il précise aussi qu’elles en profitaient pour défendre un point de vue souvent féministe, questionnant la prédominance d’une culture plus testostéronée imposée par les films et ceux qui les faisaient (Judith Crist, au New York Herald-Tribune, a ainsi été bannie des projections de la Fox après une critique virulente de Cleopatra). Et puis patatras. Dans les années 80 et 90, la pression combinée d’internet et de la télévision a peu à peu fait s’éteindre leurs voix (même si de nombreux médias aujourd’hui font de réels efforts pour contrer cette tendance). Les causes sont nombreuses et parfois nébuleuses. Mais les conséquences, elles, sont bien réelles. Comme le disait Meryl Streep elle-même : « I submit to you that men and women are not the same. They like different things. Sometimes they like the same things, but their tastes diverge. If the Tomatometer is slided so completely to one set of tastes, that drives box office in the U.S., absolutely »

Au-delà des conséquences concrètes (plusieurs études montrent que les femmes critiques ont tendance à écrire plus souvent sur des films réalisés par des femmes, aidant donc ces dernières à établir leurs noms et leur réputation dans une industrie qui souvent ne veut pas d’elles), il suffit aussi de prendre l’exemple du récent Ghostbusters, revu et corrigé par Paul Feig, avec quatre actrices en têtes d’affiche et honni, souvent même avant d’avoir été vu, par des fan-boys à la violence inversement proportionnelle à la taille de leur… cerveau. La plupart des critiques l’ont certes salué comme une comédie plus que convenable, faisant leur boulot de critique « normalement » tout en alertant sur la controverse ayant entourée la sortie de ce projet. Mais il faut lire à la fois Manohla Dargis du New York Times et Melissa Anderson dans le Village Voice pour comprendre comment les plumes de ces deux femmes, leurs sensibilités et l’acuité de leurs regards font réellement avancer les choses. La première, plutôt positive quant au film, transforme en effet sa critique en affirmation sans contredit possible que les femmes sont bel et bien drôles mais surtout la finit avec ces mots d’une grande intelligence : « Now, if we could just get women and men to be funny together, that would be revolutionary. ». La seconde, elle, beaucoup plus réservée, fait le même exercice de comprendre le film comme une de ces matières à réflexion pour que notre monde soit plus juste et égalitaire : « As for the burdens of the present, it seems inevitable, and ridiculous, that his Ghostbusters will continue to be savaged on the spleen-soaked battlefields of the internet simply for existing. The film has assumed an outsize role as a referendum. Call it the Broxit ». Autant de mots révolutionnaires qui n’auront, sur ce cas précis, été lus que chez ces dames…

Bon cinéma


28 juillet 2016