Éditos

Blancs comme neige

par Helen Faradji

Chaque année, le dévoilement des nominations aux Oscar a le même effet : le cortège des pleureuses se met en branle, chacune déplorant tel oubli, telle scandaleuse omission, telle œuvre majeure snobée. Évidemment, on se permettra de rappeler ici que les Oscar restent tout de même une institution à la crédibilité cinéphile toute relative, capable de couronner, en 1977, du prix du « meilleur » film Rocky contre All the President’s Men et Taxi Driver, et qu’ils ne peuvent donc pas être tout à fait élus comme le symbole d’une reconnaissance définitive par l’histoire de l’art sans que cela ne suscite quelques ricanements.

Ceci étant noté, les nominations annoncées la semaine dernière ont de quoi faire grincer des dents. Outre l’oubli impardonnable de Carol dans les catégories meilleur film et meilleure réalisation (sérieusement ?), les boucliers se sont en effet vite levés pour dénoncer ce portrait de l’année cinéma plus blanc que neige. Car même si Creed de Ryan Coogler ou Straight Outta Compton de F. Gary Gray ont fait leur part pour qu’une certaine diversité puisse être représentée sur les écrans de cinéma l’année dernière, les seuls à en avoir récolté une nomination sont les membres blancs de leurs équipes, soit Sly Stallone pour le premier et Jonathan Herman et Andrea Berloff, scénaristes du second. Sans oublier Idris Elba et Benicio del Toro, écartés de la course à la statuette pour leurs rôles dans Beasts of No Nation et Sicario.

Mais la question de la diversité ne s’arrête pas à ce flagrant manque de couleurs. La liste des nommés dans la catégorie meilleure réalisation est à ce titre singulière : Inarritu, McCarthy, Miller, Abrahamson, McKay. Pas une femme, pas un gay, pas un Noir, aucune nomination non plus pour Tangerine, petit hit indie qui aurait pu, à sa façon, faire exister à grande échelle la réalité des transgenres.

À cette annonce, les réseaux sociaux se sont vite fâchés tout noirs, inventant le #OscarsSoWhite sous la bannière duquel chacun a pu exposer ses doléances (et la palme du tweet le plus acerbe revient à Morgan Jenkins : « The Oscars are gonna be so white that Chris Rock is gonna have to walk through the back door of the venue, like the olden days » ). Jada Pinkett Smith y a d’ailleurs aussi questionné la possibilité d’un boycott de la soirée tandis que Chris Rock qui aura la lourde tâche d’animer la bête les y a appelés les « White BET Awards ».

Certes, le problème avait été le même l’année dernière (la question de l’équité hommes-femmes ayant également trusté l’attention). Et certes, on imagine que la cérémonie du 28 février prochain « réparera » en invitant sur scène moult minorités pour remettre des prix, à l’image de la sortie médiatique de la présidente de l’Académie, Cheryl Boone Isaacs, qui a avoué humblement avoir été « déçue » par les nominations annoncées. Mais ces répétitions nauséeuses et ces excuses hypocrites forcent aussi à poser la question : les Oscar ne seraient-ils pas tout simplement une relique d’un ancien temps ? Leur principal défaut ne serait-il pas d’être désespérément ringards ?

Incapables de se mettre au diapason d’une société qui, elle, évolue et change, incapables de refléter l’état d’un cinéma qui lui aussi fait sa part pour que le monde, et pas seulement la poignée de mâles dominants qui s’y ébroue, puisse s’incarner sur grand écran, incapables de comprendre leur erreur (non, les hommes blancs ne sont pas les seuls capables d’attirer les spectateurs en salles), les Oscar semblent surtout marquer, année après année, une fracture de plus en plus béante entre cette industrie poussiéreuse, assise sur ses lauriers, et la réalité des films et de ceux qui vont les voir.

Et cette constatation invite alors à un autre questionnement : plutôt que de nous interroger sur leur légitimité, ne devrions-nous pas pousser encore davantage et questionner entièrement leur pertinence ? Car après tout, nous sommes bel et bien en 2016.


21 janvier 2016