Éditos

Calife à la place du calife

par Helen Faradji

Pour tous ceux que l’image intéresse, l’événement de la semaine ne fut assurément pas cinématographique, même si les écrans se peuplaient vendredi dernier de films plus qu’honorables (Gett ou le documentaire-bonbon Red Army) et même si les Rendez-Vous du Cinéma Québécois battaient leur plein. Il ne fut pas non plus télévisuel, même si comme anticipé Xavier Dolan s’est vu sacré roi des prix Écrans canadiens lors d’une cérémonie diffusée avec un décalage, après donc que les résultats aient été connus un peu partout, ce qui démontre de la part des diffuseurs une compréhension fine et profonde de l’utilité de leur média.

Ni télévisuel, ni cinématographique, donc, mais bel et bien virtuel. Car il suffisait d’un coup d’oeil sur les réseaux sociaux pour être enseveli sous l’avalanche House of Cards dont la 3e saison était rendue disponible sur le terrain du nouveau tsar de l’audiovisuel: Netflix. Rendez-vous est également pris le week end prochain sur Facebook et Twitter où tout le monde et même sa tante commentera probablement l’arrivée sur le même Netflix de la première et attendue saison de  Unbreakable Kimmy Schmidt, nouveau bébé de la délicieuse Tina Fey qui a donc délaissé le confort du créneau télé de NBC pour le doux attrait du visionnement à la demande (pour info, Netflix a d’ailleurs annoncé vouloir ainsi lancer de nouvelles offres de séries inédites toutes les trois semaines… Oubliez donc vos fins de semaine).

Netflix a bien réussi à établir rapidement sa supériorité en faisant de ses séries exclusives de vrais coups de théâtre (contrairement par exemple à Amazon qui n’a pour le moment pas encore réussi à autant titiller le désir des spectateurs). Mais peut-on pour autant de nouvelle donne?

Deux articles eux aussi parus cette semaine tempèrent un brin le climat de “tout nouveau, tout beau” généré par l’irruption de Netflix dans nos vies. Le premier, paru sur adage.com, relativise par exemple l’absence sur le service de publicités, apparue comme un de ses atouts sur la télévision traditionnelle. Pas si vrai, précise l’article en question qui détaille comment, plutôt que d’acheter des bannières et autres pubs destinées à l’écran d’accueil de Netflix, ces derniers négocient plutôt directement avec les marques pour qu’elles puissent voir apparaître leurs jolis produits au sein même des séries diffusées. Ainsi, le groupe Anheuser-Busch InBev (dont le représentant est longuement interviewé dans l’article) a conclu un accord avec la compagnie de production de la série pour que les bières – tout particulièrement Stella Artois et Budweiser – qu’il représente soient les bières « officielles » bues par les véreux politiciens de House of Cards. Selon l’article, il en irait de même pour plusieurs autres marques, ne redéfinissant pas du tout l’usage du marketing 3.0, mais épousant plutôt ces contours pernicieux déjà éprouvés au cinéma ou à la télévision. Rayon pub, rien de nouveau, donc, sous le soleil, même si Netflix avait pu en faire un de ses arguments de vente.

Comme il n’y a, dieu merci, pas que la pub dans la vie, c’est un autre aspect, plus existentiel cette fois, qu’aborde le critique Joe Queenan dans son article « The Tyranny of Netflix » paru dans The Guardian en dénonçant l’état proche de la folie dans lequel nous plongent Netflix et autres services du genre qui étendent jusqu’à l’infini la disponibilité des films et autres œuvres sur le net. La patte douce au départ, Queenan note que Netflix et les autres ont ainsi changé la donne en ne permettant plus à la bonne excuse du « oui, je voulais le voir, mais il a quitté l’affiche » d’exister. Désormais, rappelle-t-il, « les films ne s’en vont plus jamais ». Or, cette ultra-disponibilité constante de tout sur le net « crée un monde fantôme où ne comptent plus ni le bon goût, ni les résultats de box-office, ni les opinions critiques ». En somme, un monde où tout est mis au même niveau, au même plan, du chef d’œuvre à ce qu’anciennement, on appelait le « direct-to-video ». Un monde qui ressemblerait en tous points à des rayons de supermarché sur lesquels les films prendraient la place des produits. Un monde, donc, régi par les lois publicitaires où le plus fort (le plus riche) peut survivre mieux que les autres…

Bon Netflix.

 


4 mars 2015