Éditos

Cannes : ton univers impitoyable

par Helen Faradji

Jusqu’au samedi 24 (une bizarrerie, pour cause d’élections, – le festival se terminant habituellement toujours un dimanche), ils défileront sous nos yeux ébahis, nos enthousiasmes délirants, nos sifflets vengeurs ou nos bâillements polis. À Cannes, le journaliste perd sa réserve (et de sa superbe, les jours passants) pour se laisser aller aux emportements les plus loquaces. C’est la règle, l’amusante règle, du jeu du moment. Qui sera hué ? Qui sera ovationné ? Durant 15 jours, les oreilles détermineront la hiérarchie autant que les yeux.

Mais en attendant de pouvoir deviner un palmarès, petite revue sur le papier des forces et des genres, un rien clinquants, en présence.

C’est le biopic qui se paye d’abord la part du lion, décliné en version princière (le Grace de Monaco défendu bec et ongles par Olivier Dahan contre les méchants Weinstein dont on se demande, après avoir vu la bête, aussi insipide de fond que laide de forme, s’ils n’avaient pas finalement raison ), picturale (le Mr Tuner de Leigh aux images d’une picturalité saisissante, mais au tonus trop pittoresque et truculent pour convaincre), dansante et politique (Jimmy’s Hall de Loach, revenant à Cannes pour une 17e fois, rien que ça), mais surtout couture avec le Saint-Laurent de Bonello, d’ores et déjà le chouchou de cette sous-section puisqu’on l’imagine sans peine vénéneux et hypnotique, beau à en pleurer.

Genre toujours, avec le film de guerre qui sera évoqué en mode « stars et humanisme » chez Hazanavicius (The Search méritera-t-il la palme du film le plus convenu de la sélection ?) et « le bon cinéaste pour le bon sujet » chez Sissako (Timbuktu, oublié durant la conférence de presse du festival par Thierry Frémaux, mais dont on a déjà envie de se rappeler tant le cinéaste mauritanien y déploie une intelligence de coeur et de regard renversante), le polar qu’Egoyan mangera à sa traditionnelle sauce famille et fantômes (Captives), le western en terre mythique arpentée par Tommy Lee Jones (dont le Homesman inventera peut-être la catégorie western féministe ?), le film de sport visité par la bande par Bennett Miller (vu son Moneyball, – et vu l’envie irrépressible d’entendre Steve Carrell dire « that’s what she said » sur le tapis rouge – on ne peut qu’attendre impatiemment Foxcatcher) et le films à sketchs chez l’inconnu Damian Szifron (Wild Tales dont la seule caractéristique notable pour le moment est d’avoir été produit par Almodovar, ce qui, en terre cannoise, n’est pas forcément une bonne chose).

Évidemment, les yeux seront tournés vers la conjugaison « préoccupations sociales et style fort » que l’on devine autant chez les Dardenne (dont le Deux jours, une nuit posera ouvertement deux questions : les stars sont-elles solubles dans le réel et comment les deux frères pourront-ils se partager une 3e palme ?) que chez Dolan dont le Mommy suscite déjà tellement d’adhésion et de belles rumeurs que l’envie se laisser aller à un brin de chauvinisme est forte.

Mais ce serait oublier l’autre grand choc espéré de ce festival : Maps to the Star de Cronenberg dont l’on espère qu’il déchiquettera avec cette violence méchante et séduisante qui est propre au cinéaste canadien le merveilleux monde du cinéma. Moins d’espoirs du genre du côté d’Assayas dont le Sils Maria se penchera lui aussi sur les vedettes (féminines, cette fois, avec un duel Binoche / Moretz attendu) malgré une envie sincère de voir si le cinéaste de Carlos peut réellement se montrer à la hauteur du définitif All About Eve de Mankiewicz.

Pourtant, il ne faudra pas se leurrer. C’est bien du côté du cinéma contemplatif que les plus grands espoirs de récompense sont à attendre. Comment un ou plusieurs prix pourraient en effet échapper à Naomi Kawase, Nuri Bilge Ceylan (3h16… 3h16…), Rohrwacher (à voir son précédent Corpo Celeste, la jeune italienne a déjà sa place dans cette belle cour) ou au surdoué formaliste Andrey Zvyagintsev lorsque les membres que l’on devine les plus influents du jury de cette édition 2014 se nomment Jia Zhang-ke, Nicolas Winding Refn, Sofia Coppola et Jane Campion, tous adeptes de ce geste fort de mise en scène : dévoiler progressivement la fureur du feu sous la glace?

Évidemment, rien ne se passera comme prévu et les pronostics tomberont à l’eau aussi vite que le festival avancera. C’est bien pour ça qu’on l’aime. Mais en attendant, après seulement 4 films vus, se dessinent déjà deux thèmes forts, passionnants, durs et prometteurs: la liberté (celle d’avoir voulu vivre en toute quiétude dans une zone de conflits et qui sera chère payée, chez Sissako, par exemple) et l’émancipation de la femme (de son addiction à la nuit ou de ses rêves de prince charmant dans le magnifique Party Girl, choisi film d’ouverture d’Un Certain Regard, sorte de trait d’union manquant entre l’aplomb formel des Dardenne et la tendresse d’un Bouli Lanners et première belle surprise de cette édition 2014)

Bon festival.

À suivre : tous les jours durant le festival, sur revue24images.com, le blogue cannois de Philippe Gajan et Jacques Kermabon !

 


15 mai 2014