Éditos

Cher Guillaume Lemay-Thivierge

par Helen Faradji

Il y a cinq ans, les yeux mouillés par la même émotion qui brouillait le regard de Bambi lorsque sa maman se faisait tuer sous ses yeux, vous reprochiez à la critique (ce bel et cohérent ensemble, n’est-ce pas ?) d’être trop méchante avec les gentils petits films québécois qui, franchement, n’en méritaient pas tant parce que “vous savez, faire un film, c’est difficile, on y passe des années et quand même, se faire taper dessus quand on a travaillé si fort, c’est pas facile, j’en connais même, madame, qui passent des journées en petites boules dans leur lit pour s’en remettre, et puis avec votre méchanceté de créateurs ratés, vous faites rien qu’à décourager les braves gens de venir voir et célébrer nos p’tites vues”. Au risque de vous surprendre, M. Lemay-Thivierge, le critique est aussi humain et comme tout humain normalement constitué se laissant aller à quelques accès d’impatience, il aurait pu avoir envie de vous répondre, comme l’a fait le héros de Fast&Furious 7 – référence que nous partageons, c’est certain – “man the fuck up”. Mais le temps a passé et l’amertume (encore une) aurait pu être ravalée n’eut été de cette deuxième couche que vous avez remise samedi dernier en accordant une nouvelle entrevue sur le sujet à Marc Cassivi dans La Presse.

Dès votre première réponse, vous replongez allégrement dans le bain si tiède, si confortable du populisme le plus éhonté, notant que ces dernières années, la fréquentation du cinéma québécois en salles a drastiquement baissé, depuis l’époque bénie des Nitro, 3 p’tits cochons (dont vous tournez la suite actuellement, vous voyez, nous faisons notre part pour que la plogue se fasse) ou Bon cop, Bad cop et que « Notre cinéma, il faut lui donner de l’amour » avant de poursuivre avec cette fulgurance : « la critique compte pour des films d’auteur confidentiels, mais les blockbusters peuvent très bien se passer de la critique. Qu’on dise qu’un film commercial est un navet ne changera pas grand-chose à son succès. »

Premier arrêt du train. Mon cher Guillaume Lemay-Thivierge, mais qui, quel être maléfique et mal intentionné, a bien pu vous faire rentrer dans le crâne que la critique se souciait de l’influence qu’elle pouvait avoir sur le résultat de box office d’un film ? On se permettra ici un infime rappel des faits : non, M. Lemay-Thivierge, la critique n’est pas un maillon de plus dans la merveilleuse chaîne de promotion du cinéma. Elle n’a pas pour visée de faire en sorte qu’un film récolte de l’argent. Ça, c’est votre travail. Celui de l’après-vente, celui qui, grâce à votre joli minois au sourire si brillant, joue son rôle de poteau indicateur. Quant à nous, miséreux critiques, que vous nous prêtiez cette influence (« Quand tu te promènes à Rouyn, Québec, Sherbrooke, Trois-Rivières pour dire aux gens d’aller voir un film et de se faire leur propre opinion, et qu’en même temps, tu te bats contre un buzz négatif de la critique, tu as l’impression qu’elle a une influence ») est fort aimable – et un rien contradictoire – mais même nous n’y croyons pas. Notre rôle est bien plus simplement ailleurs. Il faut, je vous l’accorde, que la critique fasse ce qu’elle a à faire, c’est-à-dire s’élever, comprendre, savoir recevoir et non être complaisante, molle et faire les yeux doux parce « oh, c’est un premier film, comme c’est mignon », « oh, un film québécois, le pauvre petit, on va être fin ». Elle doit tenter de comprendre ce qu’un film a à dire sur le monde dont il est issu. Parce qu’un film, c’est une proposition de lecture du monde, proposition que le critique a pour envie et mission de décrypter. Sur ce point d’ailleurs, il est aussi important de rappeler que l’idéologie chevillée au corps des blockbusters – que vous jugez incritiquables- est absolument essentielle à décrypter, puisque lesdits blockbusters sont destinés à toucher, justement, le plus de monde possible et que cette idéologie a donc pour visée d’être dominante. Et c’est précisement aussi là que le critique n’a pas à « montrer de l’amour », mais à redoubler de vigilance et d’exigence. D’autant plus, voudrions-nous rappeler, dans un système public où ce sont les sous des gentils contribuables qui sont en jeu. D’ailleurs, ces mêmes gentils contribuables, en allant en masse voir par exemple Le mirage n’ont-ils pas prouvé qu’ils n’étaient pas que ces réceptacles à pop corn auxquels trop d’industriels veulent encore les assimiler.

Puisque la cuisine est si populaire et qu’apparemment, ça compte, la popularité, tentons l’analogie. Le film est le plat préparé en cuisine. Le critique le goûte et va le servir à table en proposant une déconstruction qu’il tente d’expliquer. Le public, bien assez grand pour faire exactement ce qu’il veut, observe la déconstruction et crée la sienne en propre pour assimiler le plat.

Deux dernières observations, cher Guillaume– à ce point je me sens assez proche de vous pour cette familiarité. D’abord, à votre « mais le rôle de la critique au Québec peut-il être le même que celui de la critique internationale, étant donné la petitesse de notre marché ? », une réponse bête serait “oui”. Mais allons plus loin en vous rappelant que si les sélectionneurs de Berlin, Cannes, Venise, Sundance estiment que nos films (non, nous ne ferons pas cette distinction que vous semblez appeler de vos vœux entre gros et petits) ont leur place aux côtés des plus grands films du monde, nous nous devons d’avoir la même lucidité et la même rigueur. Le critique montrerait les dents devant un Almodovar mais pas devant un Dolan ? Voyons… notre cinéma n’en est pas un né pour un petit pain, ne le maintenons pas artificiellement dans cet état !

Ensuite et enfin, à votre « c’est facile de critiquer », je vous invite, très cher Guigui, à vous essayer à produire un texte de 250 mots (un feuillet, payé entre 0 et 75$ selon la publication, vous allez voir, vous allez adorer) sur un film de votre choix. Bien sûr, n’oubliez pas ces cinq qualités fondamentales d’un texte critique énumérées par Michel Ciment : l’amour du cinéma, la curiosité, la connaissance, la capacité d’analyse et le style. Comme tout cela est facile, vous ne devriez pas avoir trop de mal.

Bon cinéma, cher Guillaume. Et surtout, bonne critique.

 

ERRATUM

Certains propos de Marc Cassivi ont été attribués à tort à Guillaume Lemay-Thivierge. Toutes nos excuses. Mais les réponses données aux questions posées restent les mêmes

 

 


9 septembre 2015