Éditos

Cinéma tablette

par Helen Faradji

Dès le lendemain des Jutra, La Distributrice offrait gratuitement la possibilité de voir sur son site web Quelqu’un d’extraordinaire, court métrage récompensé signé Monia Chokri. Depuis quelques semaines, le cinéma Excentris en partenariat avec l’ONF utilise son site web pour diffuser plusieurs films, plus anciens ou en même temps que leurs sorties en salles (cette semaine et la suivante, Que ta joie demeure de Denis Côté, La jalousie de Philippe Garrel et 3 Histoires d’Indiens de Robert Morin) dans le merveilleux monde virtuel. Tou.tv a fait peau neuve tandis que La Fabrique Culturelle redéfinit à la sauce web la notion même d’actualité culturelle et qu’Elephant poursuit son travail de mise en valeur de notre patrimoine cinéma. Partout, les initiatives se multiplient, rendant quasiment infinies les possibilités d’accès au cinéma, à tout le cinéma. Bref, le train est marche, la dématérialisation s’opère à plein et vogue la galère.

Il y a quelques semaines, François Forestier, critique au Nouvel Obs et accessoirement l’un des auteurs les plus drôles au monde, se fendait d’un texte assassin contre le visionnement d’œuvres, et même de chefs, sur tablettes et autres téléphones cellulaires, notant « C’est ça, le cinéma, aujourd’hui ? Des gars qui voient des chefs-d’œuvre avec les doigts graisseux ? Des types qui contemplent d’un œil “Lawrence d’Arabie“, la carte orange d’une main, le gobelet Starbucks de l’autre ? Des spectateurs qui suivent “Citizen Kane” sur leur iPhone Galaxy grand comme un ravioli de cheval, et qui ne vont au cinéma-grand-écran que pour voir “Spider-Man contre Bill Buitoni” ? Et bientôt, on pourra rentrer en immersion dans “Potemkine” grâce aux Google Glass, et choisir sa propre fin ? »

Bien sûr, on ne saurait lui donner entièrement tort. Les profondeurs de champ mythique de Ford sur un iPhone, ça n’a assurément pas la même gueule. Les clairs-obscurs de Murnau pas le même mystère, les gros plans de Bergman pas la même force émotionnelle, les travellings insensés de Kubrick pas la même vivacité…. Nul besoin d’en faire une thèse, personne ne pourrait nier que le grand écran est encore l’endroit qui sied le mieux aux grandes images.

Mais peut-on encore aujourd’hui, à l’heure où le public déserte les salles, à l’heure où celles-ci ferment à vitesse grand V, penser le cinéma sans son nouveau meilleur ami, internet ? Peut-on réellement se désoler d’un côté que l’offre cinéma soit aussi rachitique hors de Montréal, par exemple, et de l’autre nier l’importance que peut avoir ce nouveau diffuseur qu’est le web dans un tel contexte ?

Car, à bien regarder ces nouvelles offres qui ne cessent de fleurir hors des circuits traditionnels de distribution et de diffusion des films, on ne peut dire qu’elles privilégient un cinéma mastodonte qui n’aurait, de toutes façons, pas besoin d’elles pour encore plus dominer. Bien au contraire. Courts-métrages, rarement pour ne pas dire jamais visibles en salles, documentaires ou films dits d’auteur à la durée de vie limitée sur grand écran, objets filmiques singuliers, grands classiques… ce sont bien eux qui bénéficient de ces nouvelles avenues résolument cinéphiles, non-soumises à la tyrannie de l’actualité et de la publicité, ouvertes désormais en grand par la magie d’internet.

À la condition, bien sûr, que les spectateurs virtuels embarquent eux aussi dans le jeu. Car si les diffuseurs semblent faire les efforts nécessaires pour qu’existe, et en grand, à grandeur du territoire, une culture vivante et diversifiée, il nous appartient aussi à nous, spectateurs, de savoir prendre nos responsabilités et de faire vivre les œuvres.

Car c’est aussi ainsi que la curiosité et l’intérêt pour le cinéma s’exprimeront et s’épanouiront en large. C’est aussi ainsi que les œuvres voyageront des imaginaires de ceux qui les ont faites vers ceux de ceux qui les verront. C’est aussi ainsi, aussi paradoxal que cela puisse paraître, que la cinéphilie poursuivra son bonhomme de chemin et redonnera, peut-être, au grand écran ses véritables lettre de noblesse, en en redonnant tout simplement le goût.

Bon cinéma, où qu’il soit


3 avril 2014