Éditos

Cot-cot

par Helen Faradji

« Sur 8,3 millions de Québécois, la majorité ne mange pas à la Maison Boulud ou au Toqué! Ils mangent du fast-food ou du St-Hubert. Si on veut les attirer comme les restaurateurs le font, il faut que ce soit avec des films «St-Hubert». Est-ce que ces films-là ont moins de valeur artistique ou culturelle? Je ne pense pas. Ce ne sont peut-être pas ceux qui vont nous faire gagner des prix à Berlin ou à Cannes, mais je ne pense pas nécessairement que ce sont des mauvais films parce que les Québécois les aiment. (….) Ce que les gens veulent voir, à mon avis, ce sont des histoires qui les enrichissent. Si tu veux faire un film sur l’inceste, il faut que tu réalises que tu perds un gros pourcentage de la population. Si tu décides de faire un film sur les amours interdites des transsexuels, moi j’ai pas de problème avec ça, mais il y a des musulmans qui ne vont pas y aller, des juifs non plus, et des catholiques plus âgés. Tu te limites. » – Vincent Guzzo, entrevue accordée à Marc Cassivi dans La Presse, le 17 janvier 2015.
Ainsi donc, il faudrait que le cinéma obéisse. Qu’il plie l’échine. Qu’il se fonde dans la belle grande masse beige du manger mou, puisque le manger mou est commun, consommable et consommé. Qu’il se soumette, ce maudit divertissement aux prétentions artistiques, afin d’enfin, plaire à tous.

Ben voyons.

Certes, il ne faut pas faire d’angélisme dans ce débat. Le cinéma a beau être un art, il est gêné aux entournures parce qu’il doit aussi être une industrie. C’est ainsi. Les sous doivent rentrer pour pouvoir sortir, la logique est la même depuis la nuit des temps et il serait bien idiot de même vouloir imaginer un monde utopique où seuls l’amour et l’eau fraîche suffiraient à financer les belles images et les belles idées. Or, cette année, comme les précédentes d’ailleurs, les recettes n’y sont plus. Elles ont même diminué de 11% dans les cinémas du Québec en 2014. Pan, pan, t’es mort.

Non, pas mort, puisque Vincent Guzzo a la solution. Celle que nous attendions tous. Celle qui nous sortira enfin la tête des nuages idylliques où nous, gentils petits rêveurs, nous complaisons depuis des lustres. Faire des films, les concevoir comme des passerelles entre le monde et un regard, songer l’esthétisme autant que le discours, refuser de plier le genou devant des impératifs commerciaux pour dire, simplement dire, et montrer ce que le réel cache souvent, avoir une vision? Bah… quelle importance?

Ce qui compte, c’est que ça marche. Que ça fonctionne. Qu’on soit rentables, bon dieu, rentables. Quelle honte, sinon. Imaginez… Oui, oui, les prix du jury, les nominations aux Oscar, le monde vu du Québec qui s’exporte et est à son tour regardé par des publics internationaux… oui, oui. Mais au fond, quelle importance? Ça ne fait une belle jambe à personne. Non. Ce qui compte, c’est qu’ça roule, ma bonne dame. Qu’on ait une industrie, une vraie, avec des tapis rouges repassés de frais, des producteurs qui puissent faire leur lunch d’affaires dans les grands restaurants (eux y vont, le public, lui, se contentera du proverbial petit pain), des salles qui puissent vendre du pop-corn et ajouter des machines à jouer, que ça brille, que ça scintille, que ça épate pour que le mouton soit di-ver-ti et ne pense pas trop. Important, ça. Très important.

Evidemment, il faudrait aussi que les propriétaires de salles se remplissent les poches au passage. Sinon, où est la bataille? Car, rions un instant en imaginant que les sorties de M. Guzzo soient en réalité destinées à ce que l’industrie soit plus profitable à tous, qu’elles visent à ce que les cinéastes aient plus de moyens, que les programmes scolaires soient bonifiés pour qu’on y fasse une vraie éducation au cinéma, ou même que les médias aient plus de moyens pour couvrir comme il se doit ce vieil art mourant…

Voilà, on a bien ri.

Ne nous leurrons pas. Dans les propos de M. Guzzo, ce qui inquiète, ce n’est pas tant l’idée qu’il soutient que les cinéastes doivent niveler par le bas pour plaire à tous. Non, même pas (même si cette idée a déjà un potentiel d’irritabilité élevé). C’est plutôt que le tout petit bout de la lorgnette par lequel il regarde le problème soit si aveuglant.

Non, M. Guzzo, le cinéma n’est pas là que pour « marcher ». Non, il n’est pas là que pour que vos salles soient rentables et que vous puissiez, en fin d’année, remettre quelques sous à la si « sexy » maladie mentale (il faut lire en entier cette entrevue surréaliste). Non, il est n’est pas là pour répondre aux exigences banales et sans ambition dont vous affublez monsieur et madame tout le monde.

Regardez de vos yeux, M. Guzzo… la télé veut appliquer vos méthodes de pensée désuètes. Et Radio-Canada se retrouve empêtré dans son idée catastrophique de Ti Mé show. Vouloir anticiper ce que l’on pense savoir du public ne marche jamais, M. Guzzo. Et savez-vous pourquoi ?

Parce que les gens sont toujours moins bêtes, prévisibles et dociles que ce que les décideurs peuvent bien penser d’eux.

Alors, de grâce, laissez donc les créateurs tranquilles. Laissez les faire preuve d’audace, d’inventivité, de folie, laissez les nous rendre fiers plutôt que de vouloir en uniformiser les élans. Et concentrez donc vos si nombreuses énergies sur le véritable combat, celui qui, peut-être, enfin, changera quelque chose : que l’on travaille véritablement au développement et à l’essor d’une culture cinématographique au Québec, tant en encourageant et soutenant la qualité des discours qui l’entourent que la précocité des enseignements que l’on en fait, ou l’intelligence et l’audace des distributeurs, des programmateurs de festivals et de salles. Car n’oublions jamais qu’une société récolte toujours le cinéma qu’elle mérite.

Bon appétit.


22 janvier 2015