Éditos

Critiquer la critique qui critique en critiquant

par Helen Faradji

L’affaire Dolan (leshuées-lesbravos-leprix-ohmondieuquelgrandhuitemotif) aura au moins eu ceci de pertinent qu’elle aura relancé par ici l’éternel, mais jamais réglé, débat : à quoi sert la critique? À Cannes, elle aura été incapable de « prévoir » le palmarès et aura ensuite décrié à hauts cris les choix faits, trop ceci ou trop cela pour être légitimes. Mais qui a raison alors? Les artistes qui se tapent sur l’épaule entre eux ou les professionnels de la profession ? A quoi donc sert la critique aujourd’hui?

C’est la question que se posait samedi dernier Stéphane Baillargeon dans Le Devoir en évitant judicieusement de dire comme Bazin, « la critique, comme la poésie, est une chose indispensable, bien que nul ne sache exactement à quoi », ou comme Jean Douchet, « c’est l’art d’aimer », ce qui, certes, est bien joli mais ne fait pas avancer les choses.

On peut toujours prendre le problème à l’inverse et tenter de comprendre ce à quoi ne sert pas la critique. Par exemple à faire de la pub (même si certains membres de l’industrie s’en contenteraient parfaitement). Ni à rendre un travail journalistique objectif (un critique qui n’engage ni ses goûts, ni ses idéaux, ni ses valeurs, ni ses fantasmes dans ce qu’il écrit reste en général aussi passionnant à lire que le cours de la Bourse). Ni à faire un billet d’humeur (le « j’aime, j’aime pas » si inoffensif), ni à être une analyse universitaire.

Interrogé par Baillargeon, Marc Cassivi note que le rapport au public, au lecteur, est primordial dans l’exercice critique et aide à en comprendre l’utilité. Il n’est en effet pas faux de rappeler que, comme l’œuvre dont il parle, le texte critique est également destiné à être lu/vu/entendu et que la personne à l’autre bout des mots est le premier et seul destinataire. Reprenant la très belle idée de Daney que le critique est au fond un passeur, Cassivi évoque alors le rôle du critique comme « accompagnateur de l’œuvre », mais également comme « filtre entre le public et les marchands ». Un chien de garde, en somme, qui permettrait, à sa manière, de « déjouer » les plans de communication et de marketing savamment mis en place pour « vendre » les œuvres.

De façon plus générale, toujours dans cette perspective d’une relation fondamentale au lecteur, on peut distinguer deux grandes fonctions la critique : celle de susciter des passions, en communiquant la sienne. Simple, premier degré, mais efficace. Celle ensuite, plus recherchée, d’ouvrir des horizons à la fois en faisant découvrir des œuvres qui, justement, peuvent passer sous le radar en n’étant pas assez généreusement pourvues publicitairement parlant, mais aussi en constamment chercher à comprendre ce que les œuvres et les images veulent signifier, afin de sans cesse faire mesurer le risque qu’il peut y avoir à n’être rien d’autre qu’un ingurgiteur passif d’images.

Mais une petite phrase lâchée au cours de cette entrevue fait aussi tiquer : « La critique de médias spécialisée méprise encore la critique de médias grand public, qui ne s’adresse pourtant pas au même public. Je ne fais pas de la critique pour des cinéphiles avertis, mais pour des gens qui s’intéressent de manière plus générale aux arts et au cinéma. » Il y a là, à notre avis, un malaise qu’il convient de dissiper. Car au même titre que vouloir à tout prix séparer les films d’auteurs et les films commerciaux, il y a quelque chose de réducteur à vouloir séparer la critique. Celle pointue et élitiste qui ne s’adresserait qu’à une poignée de happy fews, celle généraliste et généreuse qui parlerait à monsieur et madame tout le monde. Réducteur car il est, pensons-nous, du devoir de la critique, de quelque nature qu’elle soit, de considérer que tous ceux à qui ils s’adressent sont des cinéphiles potentiels. Tout le talent d’un critique consiste alors justement à être capable de planter la graine de l’intérêt et de la curiosité n’importe où, pour n’importe quelle œuvre. Comme il n’y a pas deux cinémas, il n’y a pas deux critiques ni deux publics.

Et c’est alors que la troisième fonction de la critique surgit. Sans rapport celle-là avec le public, mais belle et bien avec le cinéma. La critique a pour mission d’accompagner les œuvres, de les révéler, de les éclairer en développant une pensée de cinéma riche et cohérente. Dialoguer avec les films, avec l’histoire du cinéma pour mieux rappeler que sans le regard critique, la dimension artistique d’un film n’existe pas.

Et puisque Bazin n’a tout de même pas dit que des âneries, laissons-lui le mot de la fin. Voilà, en ses mots, ce à quoi sert la critique : « la critique est la conscience du cinéma et le cinéma lui doit d’avoir conscience de lui-même »
Bon cinéma!


2 juin 2016