Éditos

D’amour et d’eau fraîche

par Helen Faradji

« C’est ça le cinéma d’auteur français : des gens qui ont fait deux ou trois films et qui ne peuvent pas payer leur loyer ». C’est au détour d’une entrevue lue dans Télérama que la phrase a surgi. Prononcée par le cinéaste français Jean Denizot, évoquant sa première réalisation, La Belle vie, alors qu’on lui demandait d’évoquer ses références, cinématographiques et autres. Flaubert, Hemingway, Rossellini, De Sica, le cinéma américain… le petit train de la réponse attendue ronronnait tranquillement. Avant que l’angoisse ne le fasse dérailler. Une angoisse bien réelle, concrète (« Les Américains font des films les uns derrière les autres, comme des wagons derrière une locomoitive ; chaque film n’est pas un accouchement, il ne se passe pas cinq ou six ans entre chaque film. Moi, j’ai un petit garçon, un crédit sur le dos, une femme qui gagne mal sa vie. En juin, je ne sais pas ce que je gagnerai comme argent, forcément ça inquiète… »). Une angoisse que beaucoup aussi, tous corps de métiers confondus, comprennent ces temps-ci.

Faire un film, et notamment un premier, ici comme ailleurs, n’est évidemment pas qu’un engagement artistique. Il est aussi un engagement financier, un choix de vie, un pari qui oblige à mettre toutes ses tripes sur la table. Suceurs de taxes, vivant au crochet du bon État, les maudits zartistes ? Évidemment que non. Certes, certains, adoubés par les hautes instances ou ayant réussi à faire leur preuve, peuvent aujourd’hui prétendre vivre de leur art. Mais combien sont-ils ceux qui vivent sous le coup de la loi du sacrifice ? Et le contexte imposé par le merveilleux monde dans lequel nous vivons, formaté par les mots « rentabilité » et « profit maximum » n’a certainement rien pour tranquilliser les esprits, ni stimuler la créativité, des élans créateurs de ceux dont tous, collectivement, nous profitons néanmoins, à des degrés divers (par le simple fait d’être nourri par un film, les emplois que celui-là crée, les retombées diverses et variées qu’il peut engendrer….).

Mais la lecture de deux autres articles resserre encore davantage l’étau. Dans Libération, d’abord, où une conversation entre les lecteurs et Etienne Ollagnier, coprésident du Syndicat des distributeurs indépendants en France était organisée et dans laquelle on pouvait s’inquiéter avec lui de ces constats : « Il apparaît de manière générale qu’il est de plus en plus difficile de programmer les films art et essai moyens, porteurs. (…) Aujourd’hui, il y a deux cas de figure: soit un film est demandé par tout le monde et on peut atteindre un nombre de copies assez considérable, en particulier à Paris (…). A l’opposé, nous avons régulièrement, les uns ou les autres, des films, pourtant considérés par tous comme de très bons films d’auteurs, primés dans les grands festivals et encensés par la presse qui ont énormément de mal à trouver leur place sur les écrans. Ceux-là, très souvent, sortent sur moins de 25 copies France, avec 2 ou 3 copies à Paris, et représentent 40% des films qui sortent chaque année. »

Puis, c’était au tour du Wall Street Journal d’offrir son tour d’horizon dépressif en s’intéressant au sort de ces tous petits cinémas (d’une seule salle, en général), dans les petites villes et villages américains, acculés par la logique des temps à numériser entièrement leurs équipements mais n’ayant pour la plupart pas les moyens de le faire. Comme noté dans le journal, ladite conversion impossible concernerait environ 13% des salles américaines, incapables d’aligner les 70 000 dollars estimés nécessaires, en moyenne, par écran et menacées soit de rachat par un multiplex, soit de fermeture pure et simple.

Faire un film, le distribuer, l’exploiter… dans certaines sphères, c’est un business comme un autres, où millions et indécence se mettent magiquement à rimer (quoi que… même Jeffrey Katzenberg, patron historique de DreamWorks, semble avoir baissé les bras devant la possible rentabilité du merveilleux monde du cinéma). Dans d’autres – les plus nombreuses – c’est un sacerdoce, une profession de foi, un geste d’abnégation admirable. À nous, spectateurs, de savoir aussi le comprendre et les soutenir. Car s’assurer, collectivement, que le cinéma dit « fragile » et les circuits plus marginaux où il peut exister et être discuté, puissent plus que survivre n’est pas qu’un caprice. C’est aussi un moyen de renforcer le tissu social, de créer les conditions nécessaires à ce que des imaginaires singuliers et audacieux soient exprimés et partagés, de nous rendre tous plus forts. Cette richesse-là, que nous avons tous à gagner, est inestimable.

Bon cinéma.


1 mai 2014