Éditos

Do the right thing!

par Helen Faradji

C’est un e-mail laconique qui est parvenu aux gentils membres de la presse, via l’attachée de presse s’occupant des sorties au Québec gérées par Sony Pictures, le jeudi 2 juillet pour les avertir de la sortie en salles de Dope, quatrième long de Rick Famuyiwa… le lendemain. Dope, pourtant, outre ses qualités évidentes de comédie-vent de fraîcheur suivant les péripéties de trois nerds passionnés de hip-hop des années 90 héritant bien malgré eux de trois kilos de MDMA, son intelligence sociale ou la pertinence, dans une Amérique hantée par les tensions raciales, de son propos ouvertement pro-éducation, n’était pas né de la dernière pluie. Sensation du dernier festival de Sundance, co-produit par Pharrell Williams et Forest Whitaker (qui en assure également la narration), film de clôture de la Quinzaine des réalisateurs à Cannes… l’intérêt n’était honnêtement pas difficile à titiller pour que ce film puisse, comme l’on dit, « rencontrer son public ». Mais non, rien pour le pauvre petit poucet. Pas de projection de presse, comme il se fait habituellement, quelques jours ou même semaines avant pour que la machine puisse se mettre en branle et les médias jouer leur rôle d’éclaireur. Pas de possibilités d’entrevues, pas d’inscription de ce sympathique petit film au milieu des autres. Plus ignoré que ça, en somme, tu meurs, ce qui risque fort malheureusement de lui arriver (pour info, dimanche, deux jours donc après sa sortie, il n’était projeté à Montréal que dans la salle 9 perdue dans le sous-sol de l’AMC et n’avait réussi à attirer qu’une maigre dizaine de valeureux spectateurs).

La pratique de ces sorties littéralement dompées sur nos écrans, sans rien ni personne pour les accompagner ou même simplement avertir de leur existence, se banalise ces derniers temps et inutile de dire qu’elle symbolise un signe des temps pour le moins inquiétant. Non parce qu’elle signifie un dédain affiché pour la profession critique – ce qui est aussi le cas, désolons-nous en choeur – mais parce qu’elle incarne aussi un mépris terrible pour les spectateurs et les oeuvres tout en marquant bien l’idée que ces « films du milieu » (sans vedettes, sans battage particulier, sans force de frappe spectaculaire) échappent de plus en plus au circuit traditionnel de distribution en salles là où, force est de constater, ils ne se rendront probablement même plus d’ici quelques années, passant directement par la case V.O.D.

Que certains films méritent le grand écran et d’autres non n’est probablement pas à mettre en doute. Les salles, en tout cas à Montréal, sont chaque semaine vampirisées par un nombre de films affolants qui ne peut assurément pas permette que tous survivent dans un tel contexte. Un tri doit être opéré et la V.O.D. n’est certainement pas une option à snober et ne signifierait absolument pas une sortie au rabais pour ces films qui ne trouveraient pas le chemin du grand écran. Mais le cas de cette sortie garrochée de Dope – et des autres subissant le même sort –  met à mal l’idée même d’une telle ré-organisation du système de distribution. Car ce qu’il montre n’est pas du tout qu’un tri est opéré ou que des décisions pensées et prises en fonction d’une survie du cinéma sont faites. Non. C’est plutôt que pour ces grands studios américains, les salles du Québec ne sont dignes d’aucun intérêt et que l’on peut y jeter ce que l’on veut, comme l’on veut, comme dans une soue à cochons. Pire, il dessine également un futur où l’atroce prophétie annoncée par George Lucas et Steven Spielberg il y a 2 ans, celle qui transforme les salles de cinéma en réceptacles à immenses spectacles et tant pis pour le reste, semble sur le point de se réaliser.

  Dope, sous ses allures de comédie potache, ne laisse aucun doute sur son message : c’est par l’éducation et l’apprentissage que les embûches de la vie réelle pourront être contournées et le déterminisme social anéanti. Inutile de dire que ceux-là mêmes qui le distribuent ne semblent pas l’avoir entendu et bénéficierait plus que sûrement d’un retour sur les bancs de l’école. Là où ils se rappelleraient peut-être que mordre la main qui les nourrit n’est certainement pas la décision la plus maligne à prendre, ni pour eux, ni pour les films qu’ils sont censés défendre.


9 juillet 2015