Éditos

Éditorial – 24 images n° 199

par Bruno Dequen

Numéro 199: EN SAVOIR PLUS / COMMANDER

Après avoir exploré les multiples incarnations du huis clos dans notre édition précédente, changement de cap apparemment radical pour ce numéro estival consacré aux acteurs et actrices comiques. Il y a plus de dix ans déjà, 24 images avait proposé un dossier sur la comédie intitulé « Qu’est-ce qui nous faire rire ? ». Une question simple qui demeure un défi pour toute revue de cinéma. Éternellement plébiscitée par le public, la comédie est encore, malgré tant d’œuvres stimulantes, trop souvent négligée par la sphère cinéphile à de rares exceptions auteuristes près (Jarmusch, Suleiman et cie). Pour le dire simplement, on ne rigole pas souvent dans les grands festivals, et on se tape rarement sur les cuisses en parcourant les numéros de 24 images. Mais tout cela est sur le point de changer ! À travers notre exploration du jeu comique, nous espérons rendre justice aux propositions hilarantes de nombreux artistes, tout en essayant de vous convaincre que nous ne sommes pas uniquement des critiques semi-dépressifs en quête exclusive d’œuvres tourmentées sur l’état désastreux du monde.

Afin de rendre le challenge encore plus grand, nous avons décidé d’inclure deux autres paramètres à notre entreprise ambitieusement ludique. Comme le souligne Sylvain Lavallée dans l’introduction à ce dossier qu’il a dirigé, il n’y a qu’une chose qui soit encore plus négligée par la critique que la comédie : les acteurs et actrices qui l’interprètent. C’est donc l’angle que nous avons choisi, tout en ajoutant une ultime contrainte : mettre l’accent sur des artistes contemporains. Bien qu’ils nous fascinent toujours autant, il nous semblait en effet que Chaplin, Tati, Grant et Hepburn avaient moins besoin de nouveaux regards critiques que Ferrell, Gadsby, Matsumoto et Louis-Dreyfus. « Jouer la comédie » vise ainsi à répondre aux questions suivantes : Qui nous fait rire de nos jours ? Pourquoi et comment les artistes y parviennent-ils ? De Jim Carrey à Phoebe Waller-Bridge, en passant par Albert Dupontel, Jean-Luc Godard (on n’a pas pu s’en empêcher), Kajol et Shahrukh Khan, Martin Matte, Anne Dorval, Melissa McCarthy et Sarah Cooper, le dossier ratisse large et tente de décrire avec justesse la singularité des styles de plusieurs vedettes du grand et petit écran.

Derrière cet éventail de propositions se cachent évidemment d’autres objectifs. En premier lieu, mettre de l’avant des styles de performance qui font fi du sacro-saint et tout aussi artificiel style « réaliste » qui prédomine dans la grande majorité des films actuels. Par nature, le jeu comique détourne le réel. En brisant souvent le quatrième mur, en jouant sur l’outrance, la caricature, le pastiche, le grotesque ou la passivité improbable. À travers leurs corps et leurs voix, les actrices et acteurs comiques inventent ainsi mieux que quiconque une position perpétuellement décalée qui permet de révéler malicieusement les paradoxes et absurdités de nos sociétés. Jouer la comédie, c’est créer de beaux malaises qui permettent d’observer de multiples enjeux, des relations humaines et identitaires au poids des médias et de la politique. C’est faire de son corps une loupe capable d’incarner visuellement l’anormalité et l’instabilité du monde.

Un monde qui, dans une même saison, peut nous annoncer un retour progressif à la vie normale, présenter la grève de la faim d’Alexeï Navalny, observer les coups d’État militaires au Mali et au Myanmar, confirmer le rachat de MGM par Amazon, nous faire assister avec effroi au désastre sans fin du conflit israélo-palestinien, nous amener à nous demander si Cannes aura bien lieu en juillet, dévoiler les coûts indécents d’un tunnel pour la ville de Québec, célébrer le progrès social tout en envisageant, pour nos voisins du Sud, la possibilité d’instaurer des pelotons d’exécution pour les condamnés à mort. Plus que jamais, nous avons besoin de performances comiques capables de nous faire rire jaune face à ce bombardement d’informations schizophrènes. Si de nombreux récits visent à transformer les routes sinueuses de nos vies en avenues plus praticables, la comédie n’aime rien tant que multiplier et superposer les chemins possibles, à l’image des univers absurdes de Quentin Dupieux, dont nous éditons justement l’inquiétant et désopilant Réalité en DVD avec ce numéro.

Du côté du cinéma grand public, tous les regards se tournaient par ailleurs au printemps vers la sortie attendue de Fast & Furious 9, dernier volet signé Justin Lin de la plus ridicule et jouissive des franchises actuelles. Le genre de film capable de relancer l’industrie des salles à une époque de déconfinement progressif. Or, en pleine campagne de promotion asiatique, l’acteur/lutteur John Cena aurait eu le malheur de mentionner « sans faire exprès » le « pays de Taïwan ». Foudre immédiate du PCC, excuses publiques en mandarin de l’acteur. Incident diplomatique tout aussi risible que représentatif des tensions de notre époque et de la dépendance économique qui lie désormais Hollywood à l’immense marché chinois. On répète souvent que l’état de la comédie en dit long sur l’état de la société. Clairement, en 2021, on ne rigole toujours pas avec Taïwan ! Et on aurait préféré que cette scène fasse partie d’une parodie de SNL plutôt que d’une véritable conférence de presse. Malgré lui, John Cena a ceci dit livré sa meilleure performance comique. De mon côté, j’aurais aimé en dire autant de cet édito finalement pas très drôle. Décidément, on ne se refait pas du jour en lendemain. Mais parcourez ce numéro consacré aux talents comiques de notre époque, et je vous promets que vous trouverez matière à rire et réfléchir à parts égales.


21 juin 2021