Éditos

Éditorial – 24 images n° 204

par Bruno Dequen

Au printemps dernier, un véritable coup de tonnerre a secoué l’industrie du cinéma québécois. Un matin de juin comme les autres, les employés des Films Séville ont appris qu’ils perdaient leur emploi à la suite de la fermeture immédiate de cette filiale du groupe Entertainment One (eOne), propriété depuis 2019 du géant des jouets Hasbro. En quelques heures, le sort du plus important distributeur québécois des années 2000 a été géré… à la méthode américaine : aucun préavis, quelques heures à peine pour ramasser les affaires accumulées au fil des ans, et un merci à peine murmuré pour les bonnes années de service. Au-delà de la cruauté managériale dont a fait preuve eOne/Hasbro, la disparition de Séville est parfaitement symptomatique du mal latent qui ronge le milieu de la distribution depuis de nombreuses années. En effet, la chute de ce « géant » est d’autant plus grave et embêtante qu’elle était tristement prévisible. La saga Séville, c’est finalement l’histoire malheureusement ordinaire d’une compagnie québécoise qui, de fusion en fusion, s’est transformée en un colosse aux pieds d’argile.

Moins de dix ans après leur fondation, Les Films Séville avaient déjà été rachetés par eOne, une acquisition qui, tout en délocalisant la véritable propriété de l’entreprise hors du Québec, avait permis au distributeur de fusionner quelques années plus tard avec Alliance Atlantis Vivafilm, son principal compétiteur dans le domaine de la distribution locale à grande échelle. À partir de 2012, Séville s’est ainsi retrouvé en position de quasi-monopole sur les droits du cinéma québécois grand public. D’un côté, il s’agissait d’une situation avantageuse pour de nombreux intervenants du milieu, incluant les institutions subventionnaires. Étant donné que tous les films financés en dehors des humbles conseils des arts doivent être associés à un distributeur pour obtenir le feu vert en production, l’existence d’une compagnie à la taille aussi imposante que Séville garantissait une distribution en salles à la hauteur des budgets accordés aux films. Bien entendu, c’était un secret de polichinelle au sein du milieu que cette « grande époque » fleurissait au détriment d’une saine diversité d’ayants droit. En installant Patrick Roy, le président de Séville, comme président du Conseil d’administration de Québec Cinéma, l’organisme ne faisait après tout que confirmer ce que tout le monde savait : le cinéma québécois appartenait alors à Patrick Roy. Quand il y a de la gêne, il n’y a pas de plaisir, comme on dit. Sauf que… Séville prospérait sur un mirage que tous faisaient semblant de ne pas voir.

Dès le moment où Séville est devenue une filiale de eOne, le véritable pouvoir et la philosophie de l’entreprise se sont déplacés. En effet, si Séville conservait son pouvoir décisionnel du point de vue de l’acquisition et de la distribution des films québécois, la compagnie n’en possédait in fine pas les droits, n’étant qu’une branche parmi d’autres d’un géant autoproclamé du divertissement (le numéro un même, comme le suggère son nom). Et c’est justement là que le bât blesse, depuis bien plus longtemps que juin dernier. Pour eOne, le cinéma, et encore plus le cinéma d’auteur, n’a toujours été qu’une activité parmi bien d’autres contenus plus lucratifs. D’ailleurs, malgré les nombreux films distribués au fil des ans, Séville n’a la plupart du temps démontré de véritable expertise que dans le cinéma québécois très grand public. Toute proposition plus singulière avait droit à une sortie, certes, mais le cœur n’y était pas toujours.

De son côté, parfait symbole de l’entreprise canadienne à succès, eOne était à la fois une multinationale cotée en bourse, donc spécialisée dans les innombrables acquisitions symboliques d’une perpétuelle expansion (le mythe contemporain), et une entreprise soutenue par les fonds publics. Le meilleur des deux mondes au sein d’une forme de partenariat public-privé non officiel et tout à l’avantage des actionnaires. Bref, le rêve absolu pour les Américains. Ce n’était donc qu’une question de temps avant qu’un énième géant (Hasbro !) n’en fasse l’acquisition, sans qu’aucune institution publique, malgré toute leur participation financière à l’entreprise, ne puisse dire un mot. Alors que le milieu du cinéma québécois s’affaire depuis le printemps dernier à sauver les meubles en tentant de rapatrier, un film à la fois, les droits de l’imposant catalogue de films québécois de Séville désormais en possession d’un fabricant de jouets, tout le monde semble faire peu de bruit de l’acquisition de MK2 Mile End par Sphère Média. Une compagnie « établie à Toronto et Montréal », également spécialisée dans les fusions expansionnistes, dont « chacune des marques fortes ont laissé un héritage de contenus et de savoir-faire exceptionnel ». Si la nouvelle peut faire sourire jaune quiconque est capable de mettre en lien les actualités, il ne s’agit pourtant pas ici de critiquer sans nuance cet état des lieux. Après tout, il faudrait être particulièrement naïf pour ne pas admettre que la distribution du cinéma en salles vit une époque suffisamment difficile pour que la considération d’entreprises fusionnées aux reins financiers plus solides fasse partie des avenues promues par le milieu. Pour prendre l’exemple de Sphère Média, on peut ainsi rêver que l’acquisition par NBC des droits de la série Transplant (une coproduction) puisse permettre un soutien pérenne du cinéma d’auteur à venir. À peine ces mots écrits, une petite voix m’incite néanmoins à penser que plusieurs producteurs et productrices devraient déjà préparer leurs dossiers de récupération de droits. À moins qu’une révolution improbable de l’industrie cinématographique ne soit en train de se préparer en coulisses. Rien n’est impossible, mais j’ai l’impression que nous aurons le temps de voir le film Barbie sur tous nos écrans avant.


18 septembre 2022