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Éditos

Éditorial – 24 images n° 209

par Bruno Dequen

« Pour nous, Israéliens, c’est très clair : il y a des élections dans deux semaines et personne ne parle de l’occupation. » Ces mots du documentariste Avi Mograbi, recueillis juste avant les élections législatives de mars 2020 qui ont finalement reconduit au pouvoir le gouvernement de coalition de Benyamin Netanyahou, résonnent amèrement en cette fin d’année catastrophique pour l’humanité. À l’époque, le cinéaste israélien présentait au Festival de Berlin son plus récent film, The First 54 Years: An Abbreviated Manual for Military Occupation. Porté par la narration de Mograbi et de nombreux témoignages issus de Breaking the Silence, une organisation visant à recueillir la parole de vétérans israéliens, l’objectif du film, à l’image de son titre, était clair : rendre visible au plus grand nombre l’histoire détaillée de la politique systémique d’occupation, d’oppression et de colonisation des territoires de Cisjordanie et de la bande de Gaza par l’État d’Israël depuis 1967. Si The First 54 Years se situe dans la lignée des œuvres profondément politiques proposées par Mograbi depuis la fin des années 1980, il s’en distingue par sa volonté pédagogique. L’essayiste y abandonne sa prédilection pour les formes hybrides entre autofiction et documentaire, adoptant presque la position d’un professeur… particulièrement convaincant, limpide et engagé.

Malgré ce désir d’ouvrir son cinéma et son discours au plus grand nombre, le cinéaste ne se faisait toutefois pas d’illusion sur l’impact réel d’un tel travail. « Mes films n’ont malheureusement pas été vus par assez d’Israéliens. Je suis sans doute plus connu en Europe que dans mon pays. La plupart de mes films sont passés à la télé, mais sur de toutes petites chaînes câblées consacrées aux documentaires, qui ne font pas beaucoup d’audience. Aucun n’est sorti au cinéma, et je pense que celui-là n’y sortira pas non plus, pandémie ou pas. » Nul besoin de confirmer qu’il a malheureusement eu raison. Son film n’a pas connu de diffusion à grande échelle en dehors du circuit des festivals (dont les RIDM à Montréal), Netanyahou est resté au pouvoir, et le conflit israélo-palestinien ressemble chaque jour davantage à un génocide au grand jour devant nos yeux impuissants. Si je choisis de revenir sur le cas de Mograbi, c’est pour trois raisons. D’une part, il est important, dans le contexte de tensions apparemment irréconciliables qui préside actuellement, de rappeler que de nombreux Israéliens – artistes ou non – sont ouvertement critiques de la politique coloniale de leur pays. D’autre part, il est primordial de souligner l’effacement de plus en plus marqué sur les médias à grande échelle de voix critiques fondées sur une recherche de fond et une expertise véritable, les médias israéliens dénoncés par Mograbi n’étant que l’exemple le plus outrancièrement visible d’un phénomène qui touche toutes les démocraties. Finalement, Mograbi étant tout de même un cinéaste reconnu sur la scène internationale depuis des décennies, les difficultés de diffusion qu’il évoque ne peuvent que mettre en relief celles encore plus grandes que rencontrent les nombreux cinéastes palestiniens qui tentent aussi de témoigner de la réalité de l’occupation. Cette profonde difficulté à faire entendre les voix nécessaires de nombreux cinéastes explique la douloureuse déception du collectif Regards palestiniens devant l’annulation début novembre par le Cinéma du Parc de la projection de deux films des années 1970 de la réalisatrice franco-libanaise Jocelyne Saab par crainte de tensions.

Dans une certaine mesure, les évènements récents peuvent inciter à une forme de découragement. Si les films véritablement engagés ne sont plus visibles que pour une poignée de cinéphiles déjà convaincus et si le monde culturel lui-même, pourtant essentiellement restreint et mû en grande partie par des idéaux humanistes communs, peine à démontrer une véritable solidarité à toute épreuve, comment garder tout de même un peu d’espoir et continuer à créer, à discuter et à diffuser un art que nous considérons malgré tout comme essentiel pour mieux appréhender la complexité du monde ? Alors que notre époque ne semble plus tolérer le moindre ratage souvent généré moins par une réflexion longuement mûrie que par une insoutenable pression de réagir et d’obtenir des résultats dans l’immédiat, peut-être est-il temps de revenir à l’essence même du cinéma. Aux antipodes de la sphère médiatique et des réseaux sociaux, le cinéma se déploie par nature a posteriori. Sa production se fait souvent sur le long cours, son écriture nécessite du recul et sa réception peut se dérouler sur des années. Même si les films indispensables de Mograbi et de ses collègues palestiniens n’ont pas encore pu avoir la visibilité qu’ils méritent et n’ont rien pu faire pour empêcher le drame actuel, ils font d’ores et déjà partie des archives indispensables de l’humanité. Peut-être ne sont-ils encore visibles que lors d’évènements à petite échelle ou sur des plateformes spécialisées telles que Tënk ou Zoom Out, pour prendre deux exemples québécois, mais leur existence même est une invitation à prendre les outils nécessaires pour en assurer la pérennité. Les gouvernements et les régimes finissent tous par être déchus, mais le regard des artistes sur le monde reste.

En 1918, dans un court texte intitulé J’ai tué, l’auteur français Blaise Cendrars dressait un tableau fulgurant, entre micro-portrait d’un soldat sur le point d’attaquer une position ennemie et macro-portrait d’un monde entier impliqué dans une machine de guerre industrialisée et incontrôlable. « Mille millions d’individus m’ont consacré toute leur activité d’un jour, leur force, leur talent, leur science, leur intelligence, leurs habitudes, leurs sentiments, leur cœur. Et voilà qu’aujourd’hui j’ai le couteau à la main. » Passé inaperçu à l’époque, quand il n’était pas injustement accusé de pro-militarisme par André Breton et ses disciples, ce texte fait désormais figure de prophétie inquiète et lucide du siècle à venir. En 2020, Avi Mograbi déclarait : « Mon espoir, c’est qu’un jour, entre la Méditerranée et le Jourdain, chaque personne aura le droit de voter et de décider du système et du régime dans lesquels [elle vit]. » S’ils ont été aussi modestement diffusés que ceux de Cendrars à l’époque, espérons que les propos de Mograbi seront tout aussi prophétiques. En attendant, il faut continuer de filmer et de diffuser, à quelque échelle que ce soit.

Image d’entête : The First 54 Years: An Abbreviated Manual for Military Occupation (Avi Mograbi, 2020)


8 décembre 2023