Je m'abonne
Éditos

Éditorial – 24 images n° 216

par Bruno Dequen

Je ne choquerai personne, enfin j’espère, en affirmant avant même la fin de cette réjouissante année que 2025 risque de passer à l’histoire comme une période particulièrement catastrophique pour les humanistes. Le totalitarisme n’a jamais eu autant la cote ; l’ordre mondial est à la merci d’intimidateurs compulsifs ; un pays supposément développé organise, à ciel ouvert mais en supprimant toute présence de reporters, la destruction d’une population entière par la famine ; la science, le journalisme, les droits de la personne et l’éducation sont menacés dans plusieurs démocraties ; et les angoisses économiques des gouvernements ont relégué au rang d’arrière-pensée diffuse toute action concrète pour lutter contre les changements climatiques pourtant bien réels. Bref, notre monde ne va pas bien, et il est difficile de trouver des sources d’espoir de nos jours, d’autant plus que nous avons l’impression de n’avoir encore rien vu. Lorsque le prix des téléphones intelligents triplera à la suite des pressions tarifaires et protectionnistes de Trump, de nombreux Occidentaux privilégiés risquent de comprendre enfin la définition du terme « pré-apocalypse ».

Dans le passé, face à l’actualité angoissante, nous avions néanmoins toujours pu compter sur une échappatoire fiable : l’été, saison tant attendue des cinéphiles avides d’évasion candide et de pause de cerveau nécessaire. Rappelons-nous par exemple ce bel été de 1994 alors que, au moment même où un génocide faisait rage au Rwanda, nous avions pu découvrir, émerveillés, The Lion King, Forrest Gump et The Mask. Aux antipodes de ce doux passé si apte à nier les affres du présent, plusieurs films de la cuvée 2025 n’ont pu faire fi de notre zeitgeist cette fois-ci. Tout le monde a même souligné que Superman était désormais « propalestinien », c’est pour dire. On n’aurait pas imaginé Mufasa incarner un tel positionnement politique, sans même parler de l’imbécile heureux de l’Alabama qui parcourt l’histoire sans la comprendre. De la nostalgie utopique au désenchantement absolu, plusieurs films de la saison du cinéparc et de la slush ont ainsi été des montagnes russes de réactions à notre époque.

À toute icône tout honneur, Superman a lancé la saison estivale avec une nouvelle aventure dont presque tout le monde a souligné le « bon » geste politique. Certes, le film a le cœur à la bonne place, comme on dit. Fidèle à lui-même, Superman est très gentil, et il n’hésite pas à se porter à la défense du Jarhanpur, une petite parcelle de terre essentiellement composée de paysans et d’enfants en haillons qui est menacée par la Boravie, un État corrompu et impérialiste. Même si ces deux pays n’existent pas, et que la Boravie ressemble davantage à un bon vieux méchant pays soviétique tout droit sorti de l’imaginaire des années 1980 qu’à Israël, personne n’a été dupe : James Gunn a osé prendre position pour Gaza. Sans nier cette interprétation tout à fait valide, on peut toutefois se demander si une telle lecture enthousiaste ne mérite pas d’être un peu relativisée. À l’image de ce Jarhanpur à peine esquissé qui est et n’est pas Gaza, le film trouve en effet le moyen de représenter la catastrophe actuelle, qui est aussi humanitaire que politique, sous un angle empêchant tout commentaire politique véritable, puisque la situation n’est qu’une pathétique diversion concoctée par l’éternellement fourbe Lex Luthor, qui, comme le film, s’intéresse finalement moins au Jarhanpur qu’a la vengeance qu’il prépare contre Superman. Entre l’allégorie engagée et l’instrumentalisation bien-pensante, la ligne est mince. Mais une chose demeure indéniable : le Superman de Gunn tente à sa façon de réagir à notre monde.

Du côté des frères ennemis de Marvel, c’est une tout autre approche qui nous a été proposée dans The Fantastic Four: First Steps : la fable idéaliste. Après des années à tenter de prendre en compte avec une maladresse toujours plus flagrante l’impact politique du concept de superhéros, le studio fait un pas de côté. Fini le contexte supposément contemporain, les politiciens corrompus et les négociations ridicules avec l’ONU. Aux bouleversements réactionnaires actuels, Marvel répond par une uchronie utopique. En effet, tout se déroule sur une autre planète Terre du multivers, en pleines années 1960 idéalisées. Dans le monde merveilleux de ces Quatre Fantastiques, les vedettes sont des scientifiques, la conquête spatiale est une entreprise de savoir dénuée de tout objectif capitaliste, et les tensions raciales et politiques sont inexistantes. On n’aurait même pas été surpris d’y voir un avatar de Malcolm X dans un rôle de chef de la diplomatie américaine. Dans un monde si idyllique, la seule menace ne peut venir que d’un autre système solaire, et elle active rapidement une solidarité mondiale inspirante. Bien entendu, tout cela sent la guimauve à plein nez, mais le message est clair : prenez une petite pause de notre monde et regardez ce que nous devrions être. On comprend mieux pourquoi le studio est allé chercher Pedro Pascal, l’incarnation de la nouvelle masculinité douce selon les réseaux sociaux, pour incarner papa fantastique. En plus, pour plusieurs en 2025, j’imagine que seul super Pedro avait le pouvoir nécessaire pour faire avaler l’apologie de la famille nucléaire déployée par le film.

Comparativement aux superproductions héroïques qui ont tenté de s’accrocher à un certain espoir, le cinéma d’auteur populaire s’est montré quant à lui beaucoup plus ambivalent, pour le dire gentiment. Une semaine après la sortie de Superman, Eddington d’Ari Aster a fait l’effet d’une douche froide de cynisme sans merci, atomisant à peu près toute l’Amérique et ses supposés idéaux. Véritablement enragé, le film d’Aster semble vouloir combattre le mal par le mal. Aux fables inspirantes, il oppose le cauchemar autodestructeur. Plus proche de nous, Amour apocalypse d’Anne Émond a cherché une certaine forme de juste milieu. D’un côté, la cinéaste affirme notre impuissance face à l’écoanxiété et aux catastrophes climatiques à venir ; de l’autre, elle refuse d’abandonner l’humanité et tout ce qu’elle peut générer d’empathie. Lucide et maladroitement romantique, le récit en mode mineur d’Amour apocalypse ne possède ni l’ambition ni l’aura de certitude de ceux de ses confrères américains. Mais sa fragilité et son hésitation palpable quant au ton à employer sont probablement plus représentatives de notre désarroi actuel que bien des fictions fières de leur bon positionnement moral.


12 septembre 2025