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Éditos

Éditorial – 24 images n° 217

par Bruno Dequen

« Tendances, enjeux et compétences 2026-2029 » : ainsi s’intitule une ambitieuse étude publiée par l’Institut national de l’image et du son (INIS) en novembre dernier. Cent soixante pages qui visent à « trace[r] les contours de l’avenir de l’audiovisuel à l’horizon 2026-2029. » À peine mis en ligne sur le site de l’organisme, le document faisait déjà grand bruit. Dans La Presse, Jean-François Pouliot se réjouissait de pouvoir enfin envisager, grâce aux outils contemporains, la conception d’un « genre de Game of Thrones québécois qui se déroule en Nouvelle-France ». Denis Côté doit déjà avoir hâte ! Dans Le Devoir, un compte rendu beaucoup moins racoleur s’inquiétait de la désuétude programmée de nombreux emplois. Sur les réseaux sociaux, Rafaël Ouellet s’insurgeait de l’enthousiasme naïf de son confrère Pouliot. Vous vous en doutez, la principale source de toutes ces réactions n’est pas la suggestion en page 32 du rapport de planifier les tournages selon les risques naturels liés aux changements climatiques. Si l’on se fie aux premières répercussions de l’étude, on aurait plutôt envie d’affirmer que cette dernière aurait dû être sous-titrée « Comment j’ai appris à ne plus m’en faire et à aimer l’IA ».

Bien entendu, l’INIS insistera sur le fait que cette étude, qui se veut « inspirationnelle » selon sa corédactrice Louise Hélène Paquette, ne porte pas exclusivement sur l’intelligence artificielle et que son analyse de la nouvelle réalité technologique est tout sauf naïve. Ce n’est pas faux. Dès les premières pages du rapport, on mentionne la pollution encore trop souvent perçue comme « invisible » du numérique, et on insiste sur « la nécessité d’intégrer des pratiques respectueuses de l’environnement et prônant la sobriété numérique. » L’esprit critique et éthique fait même partie d’une des neuf catégories de compétences à développer, selon les experts. Une fois ces belles intentions exprimées, c’est un tout autre message que lance cette étude qui affirme la future domination inévitable de la « création 5.0 », qui va s’appuyer, entre autres, sur « l’intégration avancée de l’intelligence artificielle ». L’INIS lui-même a su prendre rapidement acte d’un tel constat, puisque la nouvelle formation « incontournable » offerte dès janvier 2026 permettra à leurs cohortes chanceuses de s’approprier enfin les outils de l’IA… tout en sobriété, j’imagine.

Avant de me faire accuser d’être un réactionnaire incapable de prendre la mesure d’une révolution en marche, permettez-moi un rapide pas de recul. Oui, l’IA est déjà une réalité par rapport à laquelle il est nécessaire de réfléchir et d’agir. Et il est évident qu’elle va prendre de l’expansion, qu’on le veuille ou pas. On peut même être généreux et aller encore plus loin à des fins d’ouverture du dialogue. Si l’on fait fi des considérations écologiques et légales plus que discutables liées à son utilisation, il s’agit d’un outil qui peut ouvrir de nouvelles possibilités créatives aux artistes, en particulier pour celles et ceux qui n’ont pas les moyens financiers ou techniques de leurs ambitions. Malgré toutes mes bonnes intentions, je suis toutefois obligé de reconnaître que le rapport de l’INIS, loin de m’inspirer confiance dans l’avenir, m’a plutôt donné envie de fomenter une contre-révolution.

Comme l’indique son titre, l’étude tente de prévoir la réalité de 2029, pour ensuite suggérer les mesures à mettre en place. D’emblée, je serai franc, le futur envisagé par le rapport me donne envie… de jeter ma télévision, mon ordinateur et mon cellulaire par la fenêtre. Dans la section « Le public à l’ère de l’IA agentique », on affirme en effet que plus personne n’aura besoin de chercher ou de décider quoi que ce soit en 2029. L’IA choisira la musique d’ambiance selon notre humeur, allumera le téléviseur automatiquement pour nous changer les idées, proposera systématiquement des capsules vidéo sur nos cellulaires sans sollicitation. J’ai déjà hâte ! Nonobstant mon mal de cœur persistant devant ces visions du progrès, ce sont les conclusions que le rapport tire de ces prédictions qui méritent d’être sérieusement remises en question. Comme l’indiquent les experts, « derrière cette simplicité d’utilisation [NDLR : !!!] se cache une question cruciale : qui contrôle l’accès aux contenus, et selon quels critères ? » La réponse est simple : l’IA agentique, qui est capable d’agir de manière indépendante et de prendre des décisions avec le minimum, voire l’absence totale, de supervision. Vous commencez à paniquer ? Vous n’avez encore rien vu. Voici ce que le rapport conseille de faire face à cette évolution inéluctable : concevoir dès le départ tous les contenus selon les besoins de l’IA. Oubliez la compétence 2 (esprit critique). Le cœur du rapport se résume en fait en un renversement syntaxique majeur : l’IA n’est déjà plus considérée comme un outil (et donc un objet), mais comme un agent à part entière (et donc un sujet). Toutes les recommandations du rapport sont ainsi liées à cette inversion du rapport de force.

De la conception à la diffusion, l’étude ne nous incite pas à utiliser l’IA, mais à nous y soumettre sans réserve. C’est qui le boss ? Ces quelques perles vous permettront de le comprendre sans ambiguïté : « L’IA générative change l’audiovisuel : elle confie à l’artiste un rôle de supervision et impose de nouveaux repères éthiques et l’acquisition de compétences hybrides » ; « [l]es outils d’IA générative s’imposent comme de véritables cocréateurs ». Selon une telle perspective, il n’est pas surprenant que les experts recommandent également de trouver des façons de « collaborer efficacement dans des flux de travail hybrides êtres humains-machine ». Certes, je reconnais que ce ne sont pas les experts mandatés par l’INIS qui ont inventé de telles perspectives. Cela dit, on aimerait justement que les experts puissent nous aider à réfléchir aux moyens de contrôler cette technologie. La vision 2029 de l’INIS va probablement arriver, et cette étude semble même l’encourager. Je ne suis pas un expert technologique, mais je suis persuadé qu’il y a d’autres mesures à prendre. Je vais justement en discuter de ce pas avec Arnold, mon robot conversationnel de chevet. Après tout, même Arnold ne veut pas d’un Games of Thrones en Nouvelle-France, il me l’a dit l’autre soir.


12 Décembre 2025