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Éditos

Éditorial – 24 images n° 219

par Bruno Dequen

Dans l’introduction de notre nouveau dossier consacré au cinéma de Hong Kong, mon collègue Sylvain Lavallée souligne avec justesse à quel point les films hongkongais des années 1980-1990 ont su « refléter les inquiétudes, les angoisses comme la fierté et le sentiment d’appartenance d’un peuple. » Quelques heures à peine après avoir lu ce texte, je découvrais au Cinéma du Musée La historia oficial (Luis Puenzo, 1985), un film présenté par Laura Bari dans le cadre du cycle EnraCiné. Réalisé à chaud, alors que l’Argentine venait à peine de sortir de la dictature militaire, ce film qui avait fait grand bruit à l’époque impressionne peut-être encore plus aujourd’hui. Il ne s’agit pas de dire qu’il n’a pas pris une ride. Son utilisation excessive – pour le dire gentiment – de musique mélodramatique lors des scènes de dialogue risque par exemple de tester la patience de celles et ceux qui apprécient leur cinéma d’auteur dans une version moins télénovélesque. Mais la force du film réside précisément dans le fait qu’il incarne un type de cinéma de fiction qui, à quelques exceptions près, est devenu rare. Un cinéma du nous, en opposition au cinéma du je qui domine désormais nos écrans.

À travers les remises en question personnelles et professionnelles d’Alicia, une enseignante d’histoire appartenant à la bourgeoisie, La historia oficial revisite la dernière année de la dictature et les blessures profondes qu’elle a infligées à toutes les strates de la population argentine. Dans la lignée d’un certain cinéma sociopolitique qui a pu être considéré comme trop grand public par les critiques les plus exigeants – ou pontifiants, selon votre humeur – de l’époque, le film de Luis Puenzo s’articule autour d’une galerie de personnages dont la moindre action témoigne d’un positionnement complexe au sein de l’Argentine du début des années 1980. Si son récit prend très clairement le parti de celles et ceux qui ont été brimés par le régime, Puenzo a l’intelligence de le faire porter par une femme qui incarne les insolubles contradictions de son époque. Alicia est à la fois critique et complice passive du régime, intellectuellement libérée mais soumise à son homme d’affaires de mari et aux dictats institutionnels. À travers une série de rencontres et de révélations, Alicia va prendre conscience que ses choix de vie – qu’il s’agisse de ses méthodes d’enseignement ou de sa décision d’adopter un enfant – ont un impact sur sa société.

Évitant tout didactisme, La historia oficial dresse ainsi un tableau qui rend indissociables les destinées individuelles et collectives. À de multiples égards, Alicia est l’Argentine de 1983, et il serait impensable d’imaginer un tel film se déroulant dans un autre pays, avec une protagoniste occupant un autre métier ou appartenant à une autre sphère socioculturelle. Au-delà de la découverte d’un précieux document de son époque, l’expérience du film de Puenzo en 2026 me rappelle à quel point une telle vision du monde se fait rare de nos jours. Dans un précédent texte, je mentionnais justement que de nombreux films, face aux angoisses du monde actuel, faisaient le choix d’un repli vers la sphère intime. Ce mouvement généralisé n’est pas nécessairement synonyme d’une vague solipsiste. Qu’il s’agisse du rapport au passé et au deuil dans Blue Heron de Sophy Romvari ou du questionnement sur la vie de couple et la sexualité dans Folichonneries d’Éric K. Boulianne, il est indéniable que ces démarches dépassent la simple autothérapie pour toucher à des préoccupations universelles. Mais cette universalité lucide du propos a tendance à s’appuyer sur des environnements qui, dans une certaine mesure, sont accessoires. Autrement dit, malgré le soin manifeste apporté à l’ancrage temporel ou géographique de ces récits, il serait tout à fait possible de les envisager dans un autre milieu sans que cela n’affecte l’essentiel de leur vision. Ultimement, le cheminement des personnages de Romvari et Boulianne demeure de nature personnelle et pourrait se dérouler à peu de chose près dans n’importe quel autre pays dit « développé ».

Ces remarques ne cherchent pas à critiquer la posture de ces films. Bien au contraire, j’ai volontairement choisi deux œuvres récentes que la revue a défendues. Cela dit, elles me semblent symptomatiques d’une mouvance au sujet de laquelle il est intéressant de se questionner, car elle est désormais prédominante au sein de notre cinématographie. S’il est possible, comme le fait Sylvain, d’affirmer que le cinéma hongkongais a pu pendant plusieurs décennies incarner l’esprit d’un peuple, pourrions-nous dire la même chose du cinéma canadien et québécois contemporain ? Alors que la situation géopolitique actuelle ne cesse de susciter – avec tous les raccourcis et dérapages que ça implique – les élans nationalistes, jetons un petit pavé dans la mare en affirmant que ces derniers trouveraient difficilement appui sur nos visions de cinéma. Nos grands écrans demeurent majoritairement affaire de récits existentiels et familiaux qui dépassent rarement la sphère privée. Si l’on caricature un peu, l’enjeu n’est plus de déterminer le rapport d’individus à la société, mais d’explorer exclusivement leurs préoccupations mentales et émotives. En quelque sorte, il s’agit assurément d’un cinéma en phase avec une époque obsédée par le bien-être (ou le mal-être) personnel. Et nombre de films le font avec une subtilité remarquable. Cela dit, il n’est pas surprenant dans ce contexte d’observer que, en dehors du domaine documentaire, les grands enjeux sociopolitiques du Québec actuel ont été le parent pauvre de notre cinéma récent. Combien de films de fiction ont-ils tenté d’aborder la crise sociétale majeure qu’a été le Printemps érable, pour ne prendre que cet exemple évident ? Ne répondez pas, c’est une question rhétorique. Malgré l’éclectisme et la qualité d’un grand nombre de films, je me demande parfois si, dans vingt ans, on sera capable de retourner vers les films de fiction de ce premier quart du 21e siècle pour découvrir ce que fut le Québec à ce moment-là, au-delà d’une lignée de protagonistes qui, dans l’inconfort et l’indifférence, ont tenté d’aller mieux à la maison.


25 mai 2026