Éditorial – 24 images n° 220
par Bruno Dequen
Trahison, capitulation, mise à mort de l’industrie audiovisuelle canadienne ! Les chroniques alarmistes et les réactions offusquées se sont multipliées depuis le 3 juin dernier. La cause de tout cet émoi ? Le ministre de l’Identité et de la Culture canadiennes, Marc Miller, qui porte décidément très maladroitement son titre, a demandé au CRTC d’annuler sa mise à jour prévue des contributions liées à la Loi sur la diffusion continue en ligne. En place depuis 2023, cette loi exige que les plateformes soutiennent la production canadienne en reversant annuellement un pourcentage de leurs revenus. Pour pallier la précarité grandissante du milieu, le CRTC avait pris la décision de faire passer les contributions demandées de 5 % à 15 %, ce qui laissait espérer une moyenne de 2 milliards de dollars en financement annuel. Or, afin d’apaiser les absurdes négociations actuelles avec nos charmants voisins, le gouvernement a décidé qu’il valait mieux donner du lousse à Netflix, Disney+ et Amazon. En bon politicien, Miller n’a évidemment pas présenté les choses ainsi. Il a plutôt affirmé vouloir éviter que la facture soit reportée sur les pauvres contribuables canadiens, qui auraient inévitablement vu leurs coûts d’abonnement augmenter à quelques jours des nouvelles saisons de leurs séries préférées. De plus, il a confirmé que le gouvernement se chargerait lui-même de soutenir davantage l’industrie à raison de 600 millions de dollars par an, une somme que le milieu a reçue comme une douche froide vu les espoirs suscités par l’ajustement prévu par le CRTC.
Serait-ce le dernier clou dans le cercueil de notre production audiovisuelle ? D’un point de vue symbolique, il est vrai que le geste est difficile à justifier. Outre ce sacrifice de la culture aux véritables intérêts de l’État, l’histoire récente nous a appris qu’aucune stratégie d’apaisement ne permet d’amadouer l’intimidateur en chef de l’ancien monde libre, qui n’aime rien tant que d’arracher un bras dès qu’on lui présente un doigt. Cela dit, la demande faite au CRTC aura-t-elle un impact à court terme si dramatique ? La réponse est loin d’être simple, puisque les plateformes visées ne s’acquittent toujours pas des contributions exigées depuis la mise en place de la loi. Dès 2024, les contestations judiciaires n’ont pas tardé et tous les paiements ont été suspendus par la Cour d’appel fédérale en attente d’un règlement judiciaire. Bref, dans l’état actuel des choses, les 2 milliards de financement annuel promis relevaient davantage de la promesse incertaine que de la réalité palpable. Parlez-en aux médias qui fondaient leurs espoirs dans le projet de loi C-18 sur les nouvelles en ligne. Meta refuse de se plier aux exigences de cette loi depuis 2023 et pousse l’arrogance jusqu’à continuer ses activités comme si de rien n’était, tout en boycottant le contenu médiatique canadien, ce qui lui permet entre autres de promouvoir plus de contenus américains que jamais. La nouvelle conception du modèle gagnant-gagnant selon les capitalistes ambitieux. Pour l’instant, Google accepte de verser un montant annuel, mais rien ne dit que la compagnie ne décidera pas elle aussi de contester le tout devant les tribunaux lorsque son bon vouloir prendra fin.
Rendu là, je pense que je vais vous épargner les détails de l’abrogation récente de la Loi sur la taxe sur les services numériques, histoire de ne pas vous déprimer davantage. Inutile également de s’étendre sur la complexité juridique de chaque cas et les rapports incomplets et flous soumis par les entreprises. Bonne chance pour comprendre où sont concrètement passés les 6,5 milliards de dollars que Netflix claironne avoir contribué à l’économie culturelle canadienne de 2021 à 2024, par exemple. Avez-vous entendu parler de nombreux longs métrages québécois financés (et donc possédés, puisqu’il y a toujours anguille sous roche) par la plateforme, une fois le coup de marketing Jusqu’au déclin (2020) épuisé ? Ne répondez pas, c’est une question rhétorique. De toute façon, la guerre des chiffres et des (fausses) nouvelles ne fait que masquer le principal enjeu qui sous-tend les bouleversements actuels : l’incapacité des cadres juridiques existants à gérer les géants du web. Grâce à la nature mondialisée de l’internet, les GAFAM et les plateformes ont su réaliser au-delà de toute attente les promesses d’un néolibéralisme sauvage désormais incontrôlable. Ils se sont emparés d’une utopie technologique à fort potentiel anarchique et égalitaire pour en faire le plus efficace outil de domination culturelle et économique en anéantissant les frontières culturelles et fiscales.
Face à un tel raz-de-marais, la grogne se fait de plus en plus entendre, mais elle demeure paradoxale. On demande à nos gouvernements qu’ils se tiennent debout face aux ogres néolibéraux. On espère que les lois permettront de leur imposer des contributions et des contraintes. On s’insurge sur les réseaux sociaux qu’on dénonce, avant de se connecter à une plateforme de diffusion étrangère le soir. On critique nos dirigeants pour leur manque de combativité, en prenant bien soin d’oublier qu’on leur a demandé de se battre après leur avoir coupé une jambe nous-mêmes. Pourtant, nous avons toujours eu en main les armes nécessaires. Un soutien accru de nos propres plateformes serait souhaitable, et on ne le dira jamais assez. Si vous en avez les moyens, abonnez-vous à Tou.tv, Illico, Crave ou, encore mieux, Tënk. Toutes ces plateformes respectent nos lois et mettent en valeur du contenu canadien. Certes, le contenu canadien de Crave peut inclure de la téléréalité sur Vincenzo Guzzo et Olivier Primeau, mais toute guerre implique des sacrifices. Et si les contenus des géants vous manquent, combattez-les sur leur propre terrain en vous réappropriant la nature foncièrement anarchique du web. En attendant que le monde parvienne à équilibrer les rapports de force, il est temps de rappeler aux plateformes qu’elles ne sont pas les seules à pouvoir contourner les lois et que nos abonnements dépendent également de notre bon vouloir. Vous ne voulez pas rater Spider-Man ? Allez le voir au cinéma. Cineplex paye ses impôts, au moins, à défaut d’entretenir ses projecteurs. Et si vous avez raté l’homme-araignée en salles, souvenez-vous qu’il y a bien d’autres endroits en ligne que les plateformes pour le rattraper. Parfois, pirater, c’est pour mieux aimer.
2 septembre 2026



