Éditos

En couleurs et en chansons

par Helen Faradji

Ce n’est pas si difficile à observer. On tourne la tête vers la droite et on a seulement qu’à constater l’amplification d’un discours raciste, haineux et excluant, qui jusque-là restait plus souterrain. On tourne la tête vers la gauche et c’est le sexisme et la misogynie que l’on voit prendre une place plus que démesurée. Comme si les niveaux s’étaient déréglés, tous en même temps. Comme si les vannes s’étaient ouvertes sous la pression d’un dieu malicieux pour que tout ce qui restait auparavant dans les égouts coule maintenant joyeusement au milieu de la rue.

Et Michael Moore peut bien faire tous les Trumpland qu’il veut ou l’ONU nommer toutes les Wonder Woman comme ambassadrice (!) qu’elle veut, le merveilleux monde du cinéma n’y échappe évidemment pas.

Oh bien sûr, les discours exprimés par les films, eux, ne flirtent pas (encore) avec le rance. Mais d’autres moyens, plus insidieux, sont utilisés pour que cette culture de la haine généralisée trouve aussi de quoi s’illustrer. L’arme de prédilection du moment? La censure et tous ses dérivés.

On évoquait il y a peu le cas d’Aquarius, film chouchou des Brésiliens privé de nomination pour l’Oscar du meilleur film étranger pour cause d’engagement anti-gouvernement trop marqué de son équipe. Cette semaine, c’est en Inde et en Corée du Sud que l’actualité cinéma permet de voir encore ce travail de sape.

Bollywood, ses chorégraphies, ses mélodies, ses couleurs, son sirop d’eau de rose… et ses mises au ban. Dans le merveilleux monde du cinéma dansant et chantant, on apprenait en effet samedi dernier que la guilde des producteurs de cinéma et de télévision indienne avait instauré le bannissement des acteurs pakistanais de ses productions afin de satisfaire les désidératas des extrémistes hindous qui menaçaient d’attaquer les salles projetant de diffuser de tels films. Cette prochaine fin de semaine, Ae Dil Hai Mushkil, un film dans lequel joue l’acteur pakistanais Fawad Khan pourra néanmoins sortir, comme prévu en échange d’un montant de 50 millions de roupies verse à l’armée indienne, “résultat” de la négociation qui a eu lieu entre des représentants de la Guilde et Raj Thackeray, leader du parti d’extrême droite Maharashtra Navnirman Sena… À noter, le Pakistan a pour sa part, et depuis un peu plus longtemps même, tout simplement suspendu la diffusion de films indiens sur son territoire “en attendant” que les tensions se calment entre les deux pays dont les relations sont pour le moins à cran.

En se transportant un peu plus vers l’Ouest, les choses ne sont malheureusement pas plus roses. On révélait en effet au cours des dernières semaines qu’existerait en Corée du Sud une liste noire recensant les noms de près de 9500 artistes, “élus” auxquels le gouvernement refuserait désormais d’apporter toute aide logistique ou financière. Parmi ces noms, on retrouverait ceux de Park Chan-wook (dont le plus récent film, Mademoiselle, prend l’affiche par chez nous cette semaine après avoir été présenté en compétition officielle au festival de Cannes) et de l’acteur Song Kang-ho. Leur faute? Avoir dénoncé en signant une lettre ouverte, comme plusieurs autres, la réaction des autorités après le naufrage d’un ferry assurant la liaison entre Incheon et l’île de Jeju (le drame, survenu en 2014, avait fait plus de 300 morts et entraîné la démission du premier ministre). Selon l’article de Screen Daily qui rapporte toute l’affaire, le gouvernement sud-coréen n’hésiterait pas non plus à parfois faire pression directement sur les programmateurs de festivals internationaux pour que tel film ou tel artiste n’y soit pas invité.

On se rappellera bien sûr que dans les régimes autoritaires, la culture a souvent été la première à payer. Et comme tout va décidemment pour le mieux dans le meilleur des mondes, la tendance ne risque pas de s’inverser.

 

Bon cinéma


27 octobre 2016