Éditos

Flash back sur 2013

par Helen Faradji

Du sublime et du trivial, du passionné et du banal, des images et des mots, du concret et du poétique : d’un extrême à l’autre, l’année cinéma 2013 nous aura fait vivre de grands et de petits moments, mais aura surtout enjoint à la réflexion. Où en sommes-nous ? Le cinéma est-il vraiment en crise ? Quel passé pour quel avenir ? L’équipe de revue24images.com vous livre ses tops de ce qui aura marqué notre année cinéma

 

CÉLINE GOBERT

1. To the Wonder de Terrence Malick. Du maniérisme épuré, poétique, sublime. Sur du Max Richter, Malick nous parle des cercles de vie, du temps qui passe, de notre rapport à la spiritualité, à l’univers, au couple, à la foi.
2. Spring Breakers d’Harmony Korine. Peinture trash du vide générationnel, illustration du vide et des impossibles floraisons en ces terres malades que sont la jeunesse et l’Amérique.
3. 12 Years a Slave de Steve McQueen. Un mélange inédit entre rigueur et soulfulness.
4. La Vie d’Adèle, chapitre 1 et 2 d’Abdellatif Kechiche. Béatitude, exténuation. Knockout après l’amour. Avec bruits de bouche, de peau, de langues, comme soundtrack.
5. ex-aequo/ The Broken Circle Breakdown de Felix Van Groeningen et Inside Llewyn Davis des Frères Coen. Deux balades folks, chacune brise-coeur à sa façon.

 

ROBERT LÉVESQUE

1. La totale Marcel Ophuls aux RIDM: en présence du vieil homme de 86 ans s’excusant pour la longueur de ses films auxquels il n’assistait pas mais qui, avant les projections, faisait un numéro d’ironie lente ; plein de bonté, annonçant ses mémoires pour février 2014 (chez Calmann-Lévy) et un projet de film sur les dernières années de Lubitsch, un cinéaste de fiction comme il aurait aimé l’être.
2. L’inconnu du lac, d’Alain Guiraudie : huis clos en plein air, l’ange exterminateur, des zizis petits et gros, lac aux passes… Jamais la banalité de l’homosexualité n’a été filmée avec autant de froideur et d’effroi. Ce film fait date.
3. Les morts de Patrice Chéreau et de Michel Brault : deuils cannibales et mélancoliques ; maîtres anciens.
4. Vic et Flo ont vu un ours, de Denis Côté : si nous ne le voyons pas, l’ours, nous les observons, elles : Quick et Flupke adultes et transsexuelles, vieilles gamines virées de prison, isolées, espionnées, traquées, piégées, agonisantes le long d’un sentier. C’est : scènes de chasse à la femme autour d’une cabane à sucre désaffectée. La règle d’un tel cinéma n’est pas écrite et non moins stricte. Côté se délecte d’un film insociable… L’ours ?
5. Une jeune fille, de Catherine Martin : là aussi la campagne désertée, le cinéma québécois y respire mieux qu’en ville, la solitude devient un thème fort avec celui du silence (Nuit #1 d’Anne Émond, Curling de Denis Côté). Un homme attaché à sa terre, une fille errante. Entre eux un respect à couper au couteau. L’ombre muette de Bernanos le soir sous la lune.

 

ERIC FOURLANTY

1. Anouk Aimée à l’Impérial qui, à la première question du public – « On ne vous a jamais vue dans un rôle de salope. Pourquoi? » –, répond « Je ne sais pas, on va peut-être commencer maintenant. C’est tout ce que vous vouliez me demandez? ».
2. Ariane Legault, dans Une jeune fille, de Catherine Martin, quand elle sent de la sève de pin collée sur ses doigts.
3. Catherine Deneuve, dans Elle s’en va, d’Emmanuelle Bercot, quand elle attend en silence qu’un vieux fermier finisse de lui rouler une cigarette.
4. Cate Blanchett dans le plan final de Blue Jasmine, de Woody Allen, quand elle est assise sur un banc public.
5. Gabrielle Marion-Rivard, dans Gabrielle, de Louise Archambault, quand elle chante « hou, hou, hou, hou » dans la version chorale de Pendant que les champs brûlent, de Niagara.
GILLES MARSOLAIS

1. L’homme qui a vu l’homme qui a vu l’ours… que les filles de Vic et Flo… n’ont pas vraiment vu, ou comment un cinéaste néorural (Denis Côté) s’est magnifiquement piégé en nourrissant  le rêve fou de devenir un « commercial ».
2. La vie d’Adèle – Chapitre 1 et 2 d’Abdellatif Kechiche, un chef-d’œuvre incandescent auquel seule la mauvaise foi pourrait penser faire ombrage.
3. La violence nécessaire au cinéma, illustrée par le troublant The Act of Killing de Joshua Oppenheimer, filmé en Indonésie, et le costaud 12 Years a Slave de l’incontournable Steve McQueen, dont l’approche crue n’est surtout pas complaisante.
4. Charriée avec les débris de l’après-postmodernité, la confusion des genres fiction et documentaire peut favoriser aussi la confusion des esprits. Comment discuter de l’éthique du documentaire si les RIDM, un organisme pourtant dédié à la défense du documentaire, ne sait plus repérer un film de fiction (inspiré ou non d’un fait réel) ou les éléments manifestement fictionnels qui structurent un film qui se prétend documentaire ? Sans préjuger de leurs qualités, n’y a-t-il pas un gouffre entre Leviathan (de Lucien Castaing-Taylor et Véréna Paravel), un film qui triture avec audace la notion de point de vue, et des films tels que Haricots rouges de Narimane Mari, Mirage à l’italienne d’Alessandra Celesia, Who Is Dayani Cristal? AVEC Gael Garcia Bernal autopromu enquêteur ? Du coup, Gravity d’Alfonso Cuarón ne serait-il pas lui aussi un documentaire sur l’évolution de la 3D et… le pouvoir de transformation spectaculaire de Sandra Bullock ?
5. Le démantèlement de Sébastien Pilote et Diego Star de Frédérick Pelletier, deux films de fiction tout en retenue et solidement ancrés dans la réalité, posent correctement à leur façon la question sur les genres et sur l’avenir de notre société.

 

FRANÇOIS JARDON-GOMEZ

1. Les incontournables de l’année : Spring Breakers et La vie d’Adèle. Les deux films ont divisé la critique et le public, suscitant les réactions outrées et dithyrambiques (sans parler des éventuelles polémiques). Au final, impossible de ne pas reconnaître que ces œuvres se placent largement au-dessus de la mêlée de 2013.
2. A Field in England. Pour les dialogues shakespeariens, la superbe photo de Laurie Rose et l’expérience psychotronique de ce huis-clos en plein air qui mélange les genres et les modes au service d’un drame d’époque déjanté.
3. Only God Forgives : porté par une mise en scène et bande sonore hypnotiques, le nouveau Nicolas Winding Refn est un conte psychanalytique à la morale ambigüe (voire absente) où ne subsiste que la peur et l’angoisse généralisées.
4. Le coup de cœur sentimental : The Grandmaster. Un retour au kung-fu réussi pour Wong Kar-wai qui fait oublier le décevant My Blueberry Nights.
5. Prix citron au public : on se désole encore des maigres recettes engrangées par les films québécois cette année. Pourtant, ce n’est pas la qualité qui manquait… allez savoir.

(Mention spéciale aux excellentes comédies de 2013 : Frances Ha, The World’s End, This is the End… il ne manquerait plus qu’Anchorman 2 ne soit pas une déception pour boucler l’année en grand.)

 

PHILIPPE GAJAN

1. La crise! Oui, mais attention, une crise du système, vétuste, aveugle, autiste. Pour les films, on repassera : 4 soldats, La chasse au Godard, Vic & Flo, Sarah , Diego Star, Le démantèlement, Une jeune fille, Triptyque, Le météore, Catimini, etc… Et non, le cinéma québécois n’est pas en crise, son «exploitation», si.
2. Après la fin du monde, la chute de la civilisation occidentale : La grande Belleza, Spring Breakers, Only Lovers Left Alive, Michael Kohlhass, The Congress. Les grands films de 2013 pleurent notre fin prochaine. Va-t-on ouvrir les yeux?
3. Fort McMoney. Et vive le jeu web doc interactif! Enfin un espace de réflexion où peuvent se côtoyer des opinions différentes, ou réfléchir n’est plus un luxe. Après Prison Valley, un autre coup de maître de David Dufresne. Tant qu’on y est la Syrie au FNC (le collectif Abounaddara), Hoax Canular au RIDM. Parce que faire du cinéma, c’est aussi (surtout?) cela. Coûte que coûte, dire, dire autrement, dire à qui veut (peut) entendre. Sur/avec Internet bien sûr. Où sinon?
4- Arthur Lamothe, Michel Brault, Peter Wintonick…
5- La vie d’Adèle, sur et surtout hors de l’écran. Ou comment tout se confond : un cinéaste irascible, une lutte syndicale, une palme d’or… C’est ça la société du spectacle?

 

BRUNO DEQUEN

1. La crise de la distribution en salles : L’année 2013 a débuté par un cri de panique concernant le box-office québécois. Toutefois, les signes de cette « crise » ne faisaient que masquer le véritable bouleversement actuel qui concerne plutôt tout le milieu de la distribution. Si la plupart des films ne font plus courir les foules dans les cinémas, 2013 confirme que le cinéma d’attraction (qui concerne aussi bien Gravity que Leviathan) est le seul à tirer son épingle du jeu : à moins d’espérer une expérience, les cinéphiles restent chez eux.
2. Les dissensions : Spring Breakers, La grande Belleza, Only God Forgives. Cette année, peu de films ont su faire l’unanimité parmi les critiques. Même l’apparemment intouchable Vie d’Adèle a subi des contrecoups depuis son triomphe cannois. Au sein de 24 images, les discussions ont été vives et les désaccords fréquents. Et c’est tant mieux ! Mieux vaut des propositions fortes qui divisent qu’un cinéma de qualité qu’on applaudit poliment.
3. La vitalité du documentaire : Sous-financé, abandonné par les réseaux de télévision, le documentaire connaît une période faste qui se reflète dans les listes de fin d’année. Outre la forme des « grands », l’absence programmée de rentabilité commerciale du genre semble l’avoir libéré et d’innombrables propositions audacieuses font surface. Le langage même du cinéma s’y trouve redéfini et les liens avec l’avant-garde n’ont jamais été si forts.
4. L’ONF : Il y a un peu plus d’un an, l’ONF fermait son cinéma. Fin 2013, il n’y a subitement plus personne pour diriger l’institution. Signe d’un changement qui replacera une vision de cinéma depuis longtemps disparue ? On l’espère sans se faire trop d’illusions.
5. Les découvertes : il n’y a rien de plus beau pour un cinéphile que de découvrir par hasard un cinéaste qui lui était inconnu. Cette année, ce fut le cas avec Joaquim Pinto (E agora ? Lembra-me), František Vlačil (pour son Marketa Lazarová, réalisé en 1967), Yuri Ancarani (pour sa trilogie de courts-métrages documentaires présentés aux RIDM) et Haskell Wexler (pour son Medium Cool, réalisé en 1969).

 

HELEN FARADJI

1. Le pétard mouillé de l’année : la crise, la crise et encore la crise du cinéma québécois. Films lamentards vs succès festivaliers, grosses machines indigentes vs films de cinéma, vedettariat artificiel vs expression sincère d’un regard sur le monde… L’industrie se divise tandis que le discours autour du cinéma s’amenuise. Et pourtant, ne voit-on pas l’incroyable richesse, la diversité qui s’est aussi exprimée cette année (de Dolan à Robichaud, en passant par Côté, Villeneuve, St-Pierre, Vallée, Morin, Pilote, Pelletier, Roby, Archambault, Morin… : combien de cinématographies nationales peuvent se vanter d’un tel alignement ?) ? Pour 2014, gardons espoir… et prions le petit Jésus que nos films cessent enfin d’être considérés comme des produits commerciaux comme les autres
2. Le débat autour de Spring Breakers : rappelons-nous. Vers le milieu de l’année, la presse cinéma autant que le public s’écharpaient autour de la proposition de cinéma la plus radicale de l’année : celle d’Harmony Korine emmenant ses princesses Disney dans un spring break sanglant. Peu importe ce que l’on aura pensé au final de cette aventure trash et mélancolique, reste le sentiment d’avoir enfin vu le débat s’exprimer de façon saine et vivifiante. C’est aussi là que le cinéma puise sa force.
3. La solitude : bien sûr, la sexualité, en particulier homosexuelle (chez Kechiche, Guiraudie, Soderbergh, Robichaud…) aura eu sa place sur les écrans cette année, prouvant que, parfois, oui, l’art est bien plus progressiste que la rue. Mais à bien regarder ces Vie d’Adèle, Inconnu du lac, Gravity, A Touch of Sin, All is Lost, Blue Jasmine, 12 Years a Slave, Frances Ha, Inside Llewyn Davis et les autres, le grand thème de l’année n’aura-t-il pas plutôt été la solitude ? Portraits d’hommes et de femmes forcés de se retrouver seuls face à eux-mêmes, les films de 2013 auront en effet fait du cinéma un miroir aussi triste que lucide de ce monde où les grands moments collectifs sont aussi rares que peau de chagrin et où l’individualisme forcené semble enfin montrer ses limites.
4. La distribution retardée : combien de mois, d’années devrons-nous encore attendre avant de voir sur nos écrans ces films qui, ailleurs, ont su susciter passions et exaspérations (The Immigrant de Gray, Les rencontres d’après minuit de Gonzales, Tel père, tel fils de Kore-eda, Only Lovers Left Alive de Jarmusch) ? Cette année, pourtant, l’exemple de La vie d’Adèle sorti simultanément ici et ailleurs a pourtant prouvé qu’il y avait dans cette coïncidence mondiale d’arrivée en salles une occasion parfaite de générer ce frisson partagé par la planète cinéma que tous les cinéphiles attendent.
5. La perfection : si Inside Llewyn Davis des Coen n’est peut-être pas aussi puissant ou évident que les gestes de cinéma de Korine, McQueen ou Kechiche, reste tout de même le sentiment d’avoir vu un film qui, cette année, nous aura fait battre le cœur. C’est déjà énorme.

 

Bon cinéma, pour une dernière fois en 2013!

Nous serons de retour le 9 janvier 2014. D’ici là, nous vous souhaitons à tous du fond du cœur une magnifique fin d’année et une nouvelle année placée sous le signe du cinéma, à son meilleur

 


19 décembre 2013