Éditos

FNC et autres considérations

par Helen Faradji

Étrange période que nous vivons. L’espoir est encore là, quelque part. Mais il n’est franchement pas fait fort. Plutôt du style saule que chêne. La semaine que nous venons de passer, faite d’émotions contradictoires, d’envie de célébrer et de prise de conscience rugueuse donne d’ailleurs un reflet parfait de ces ambivalences.

D’abord, les réjouissances. Comment en effet ne pas pousser un immense soupir de soulagement alors que nous avons appris en fin de semaine la libération du médecin Tarek Loubani et du cinéaste John Greyson, retenus depuis cet été dans une prison du Caire. Nous vous en parlions la semaine passée. Le cauchemar semble donc terminé pour les deux Canadiens, libérés, il faut bien l’avouer, de façon presque aussi mystérieuse qu’ils ont été incarcérés. On attendra le biopic pour les détails larmoyants. Mais on pensera surtout à tous les autres prisonniers, arrêtés en même temps qu’eux, qui malheureusement ne bénéficient pas des mêmes soutiens diplomatiques.

Cette semaine, c’est aussi le temps des festivités du côté de Montréal. Le 42e Festival du Nouveau Cinéma ouvre en effet ses portes aujourd’hui, et l’on serait bien bêtes de s’en priver. Guiraudie, Chandor, Gonzales, Le Quellec, Jia Zhang-ke et d’autres seront en tout cas au rendez-vous. Et comme le veut la tradition, c’est ici même, sur notre blogue festival, tenu quotidiennement pour l’occasion par Céline Gobert, François Jardon-Gomez, Bruno Dequen et Gilles Marsolais, que vous pourrez prendre son pouls. En attendant, petite mention d’une des initiatives les plus enthousiasmantes du Festival : les cartes blanches offertes à 6 cinéastes qui déclinent, en quelques minutes, leurs différents désirs de cinéma sans autre contrainte autre que celle de leur inspiration. Cette année, à voir avant les projections et sur le site du festival, les offrandes de Mariana Gaivao (l’expressionniste et silencieux first light), Tryptique (l’élégant et mystérieux La cité idéale), le Collectif en Masse (En Masse), Olivier Godin (le fébrile et jazzy Le plantain), Sophie Goyette (l’inspiré et gracieux La fragilité du verre) et Chloé Robichaud (l’adorable de maladresse sentimentale Les Best).

Mais il suffit de relever les yeux, de regarder ailleurs pour constater que l’horizon n’est probablement pas aussi dégagé qu’on le souhaiterait. La lecture de deux articles en fait prendre la triste mesure.
D’abord, cette révolte des cinéastes espagnols, rapportée par The Guardian. Après des coupes drastiques dans les fonds alloués au financement public du cinéma espagnol (déjà coupés de moitié au cours des dernières années, il vient encore de chuter de 14%), le président de l’académie nationale, Enrique Gonzales Macho a eu ces mots : « cette réduction nous laisse avec un montant d’argent ridicule et elle ne se justifie pas économiquement. Les raisons sont entièrement politiques. Le gouvernement a peur de la culture, et du cinéma en particulier. Ils détruisent l’industrie. Si ça continue, il n’y aura plus un seul cinéaste créatif en Espagne ». De moins en moins de films, de moins en moins de place aux propositions différentes et plus fragiles, des salles de cinéma fermant à vitesse grand V et un ministre de la culture, José Ignacio Wert, s’inspirant d’une logique d’entreprise pour déclarer : « ces coupes sont justifiées car nous sommes en train de revoir tout le modèle économique du cinéma pour qu’il dépende moins des subventions. Nous ne sommes pas en train d’attaquer le secteur créatif, mais nous devons discuter d’autres modèles financiers… ». De quoi se donner de sérieuses sueurs froides.

Et enfin, cet article poignant dans Libération rendant un hommage teinté de désespoir par la plume d’Olivier Séguret à Alain Philippon, critique aux Cahiers de 1981 à 1990, spécialiste d’Eustache et dont un recueil de critiques (Le Blanc des origines) vient de paraître aux éditions Yellow Now. Un critique méconnu, il faut bien le dire, mais capable de fulgurances poétiques et sombres comme celle-ci : « Où règne le vrai cinéma sont en jeu l’enfance et le secret, et le désir de cinéma renvoie, en dernière analyse, à des histoires de peur du noir, de secrets derrière la porte, de pactes dans les placards, de descentes dans des caves obscures…». Mais surtout, un critique écorché vif dont Séguret rappelle en ces mots qu’il a préféré se donner la mort en 1998 : « Le cinéma est mort, donc je m’en vais : c’est le décret testamentaire et catégorique, à prendre ou à laisser, par lequel Philippon, après avoir disparu, revient, sous forme de legs, hanter le cinéma défunt. »

Une libération, un festival, des petites et des grandes morts… Étrange période que nous vivons, oui.

 


10 octobre 2013