Éditos

Gueule de bois

par Helen Faradji

Il suffisait de jeter un rapide coup d’œil aux titres des pages culturelles de nos chers médias en fin de semaine pour pouvoir penser qu’au fond, tout n’allait peut-être pas si mal dans le merveilleux monde des arts et de la culture. Après tout, Hélène David l’a commenté fièrement : son ministère a été sauvé! Foin d’austérité, de coupes, de restrictions. La manne est encore là. Mieux, elle s’est même bonifiée de 2.8%. Imaginez donc! Les artistes prendront bientôt des bains de champagne en multipliant les 4 heures caviar pour se requinquer d’avoir pu si bien et si confortablement créer. Dans un contexte où les ministres font « cot-cot » ou « parle-parle » – ce qui revient strictement au même, monsieur Barrette -, où s’en vient le temps de défendre le droit à l’avortement – oui, en 2015 -, et où les policiers tirent au lance-flammes directement au visage de manifestants, dans un contexte où l’austérité griffe, assaille, indigne, de quoi et pourquoi le joli monde des arts et de la culture aurait-il à se plaindre? Une deuxième salle de spectacles sera construite dans le giron conjoint de la Maison Théâtre et du cégep du Vieux-Montréal. Les crédits d’impôt alloués aux producteurs de films et d’émissions de télévision, ratiboisés en juin 2014, seront finalement majorés. Le réseau des Conservatoires de musique et d’art dramatique sera consolidé, et non pas démantelé, notamment en région, comme il le fut craint. Des crédits sont encore prévus, à plus ou moins long terme, pour que le milieu du livre puisse s’étendre et prospérer.

Tout va donc pour le mieux dans le meilleur des mondes?

Évidemment, non. Car ce qui est donné d’une main est aussi enlevé de l’autre. Il ne faut malheureusement pas se leurrer. Entre autres mesures annoncées dans ce fameux budget, comment ne pas aussi remarquer la perte de 3.8 millions pour Télé-Québec? Comment ne pas voir encore cette annonce de l’abolition de la Régie du cinéma qui a laissé le milieu du cinéma comme deux ronds de flanc ou cette confirmation de ce que l’on pressentait, et qui ne faisait plaisir à personne, d’une probable fusion entre la Cinémathèque québécoise et Bibliothèque et Archives nationales du Québec?

Comme tous les budgets, du plus et du moins, donc. À la particularité notable, cette fois que aussi clairement qu’elles aient pu être énoncées, ces mesures marquent surtout le début d’une terrifiante période d’incertitude. Oui, les choses vont changer. Mais bien malin celui ou celle qui sera capable de même seulement dessiner de vagues nouveaux contours à ce qui nous pend au bout du nez. Un sentiment d’instabilité et de tâtonnement qui semble d’ailleurs être loi un peu partout où se porte le regard. Comme avec les coupures qui n’en finissent plus de couper à Radio-Canada et qui forcent à questionner l’avenir, une crainte bien réelle au fond des yeux. Comme avec cette décision du Conseil des Arts et Lettres du Québec de ne plus imposer aux créateurs de dates fixes de dépôt de leurs projets, mais d’ouvrir ces possibilités à l’année longue, laissant dans le doute ceux à qui ces choses s’adressent et empêchant toute planification réelle. Comme, en réalité, avec beaucoup trop de mesures prises récemment dont on sent qu’elles l’ont été dans l’urgence plus que dans une réelle planification d’un assainissement à long terme.

Ainsi, l’annonce de cette fusion Cinémathèque-BAnQ laisse de bien trop nombreuses questions en suspens pour pouvoir être envisagée comme une nouvelle constructive (tout en étant également ouverte à la possibilité que quelque chose d’autre soit décidé d’ici la fin du mois de juin, ce qui encore une fois montre toute la détermination, l’assurance et la vision de ceux qui prennent ces décisions pour nous). Qui sera en charge et comment seront désormais conservées les archives de notre patrimoine audiovisuel? Qu’implique réellement la mise en commun des ressources des deux institutions? La spécificité des expertises respectives de ceux qui y travaillent pourra-t-elle être conservée, et comment? Si on a pu lire ci et là des déclarations de la Ministre David assurant que « Tout est sur la table pour assurer non pas la disparition de la Cinémathèque, mais la pérennité de sa mission », la question reste malheureusement entière sur ce que ce « tout » signifie concrètement. Encore plus lorsque l’on se demande pourquoi ce tout n’a pas inclus beaucoup plus simplement une bonification du budget de fonctionnement de la Cinémathèque, en déficit chronique depuis des années.

Il en va de même pour l’abolition de la Régie. Si le gouvernement a pris soin de préciser que l’organisme n’était plus adapté à la nouvelle réalité des choses, vieil outil anachronique au regard de la multiplication des plateformes de diffusion et incapable de s’ajuster aux besoins crées par les nouvelles habitudes de consommation des œuvres (maudit internet, encore lui), reste que personne n’a jugé bon d’au moins expliquer comment le système de classification des films dont s’occupait la Régie allait été remplacé, ou même s’il allait l’être. Qui s’assurera de faire respecter la Loi sur le cinéma, ou même, plus largement, cette loi est-elle abolie en même temps que l’organisme? Les permis de distribution, d’exploitation et de commerce pour la vente d’œuvres en dvd qu’il octroyait existent-ils encore? Au mieux nous dit-on que les mandats et orientations de la Régie seront désormais sous la responsabilité directe du Ministère (une concentration des pouvoirs étonnante, forçant à questionner l’indépendance et l’autonomie qui pourront réellement survivre), mais que ces éléments seront de toutes façons révisés au cours des prochaines années…

Ce sentiment généralisé de flou, de vision paraissant incapable de voir à plus que quelques centimètres au-delà de son nez est particulièrement angoissant. Non que collectivement nous ayons besoin d’un gouvernement paternaliste nous tapant gentiment sur la tête en nous assurant que « tout va bien aller », mais force est de constater que cette vision de l’avenir qu’il pose sur la table est à la fois trop tronquée et trop peu incarnée pour pouvoir se nommer projet de société.

Soyons honnête : vouloir atteindre l’équilibre budgétaire, jusqu’à l’obsession, pourquoi pas. Mais encore faut-il que quelqu’un, quelque part, puisse prendre conscience qu’il y a toujours des conséquences à ce que l’on fait et annonce. Il en va tout simplement du bien commun.

Bon cinéma.

 


2 avril 2015