Éditos

Haut les coeurs

par Helen Faradji

Inutile de se voiler la face, 2013 aura été de ces années qu’on qualifie poliment de rude pour ne pas dire pire. Sources de financement vacillantes, public désertant les salles, qualité des films-locomotives à revoir, multiples grains de sable faisant dérailler l’engrenage déjà passablement rouillé : les débats principalement, pour ne pas dire uniquement, industriels (pour la qualité, c’est autre chose – il suffit de regarder les multiples top 10 sur le net pour le constater), auront en effet été à ranger dans la catégorie « espoir en berne ».

Pour le cinéma québécois, en particulier, l’année aura aussi été dure en ce qu’elle aura vu de véritables grands disparaître. Peter Wintonick, chantre du documentaire indépendant, mort le 18 novembre, Arthur Lamothe, passeur unique entre les cultures, le 18 septembre, Michel Brault, figure tutélaire sans laquelle le cinéma d’ici ne le serait pas tout à fait autant, le 21 septembre, et Frédéric Back, géant des images et du cœur à la bonne place, la veille de Noël. Quatre morts pesantes, quatre ombres qui planent là, juste au-dessus, nous rappelant ce que cette année 2013 nous aura fait perdre.

Pourtant, il y a aussi dans cette nouvelle année s’amorçant de quoi se donner envie de croire encore que le meilleur est à venir. De se gaver d’espoir en attendant que la réalité fasse son travail. Par exemple, tiens, en souhaitant que ces quatre disparitions puissent devenir plus que des trous béants. En imaginant que le 23 mars prochain, lors de la 16e édition des Jutra, l’on trouve le moyen de ne pas se contenter d’un « chapeau les artistes » sous forme de plombants montages-hommages rapidement expédiés, mais plutôt d’avoir le génie d’inventer ces absences comme des présences. De se servir de ce moment de deuil pour tenter de comprendre non pas ce que nous avons perdu mais ce qu’ils nous ont fait gagner. De refuser de broyer du noir pour voir ce que le milieu, ce fameux milieu dont les mailles semblent si souvent distendues, a dans le ventre, dans le cœur en s’en montrant digne. C’est un défi, un premier. Mais un beau. De ceux qui permettent d’inventer des moments qui comptent, de ceux qui rappelleront, on l’espère, cette belle et réconfortante évidence : sans passé, sans mémoire célébrée à sa juste valeur, nul ne sait réellement comment avancer.

Car, des piliers qui s’en vont, certes, ça peut faire peur. Mais il n’en existe pas pour autant de bonne raison de laisser aussi la maison s’écrouler. Eux-mêmes, nous en sommes sûrs, auraient détesté cette idée.

L’espoir, maître mot de 2014, alors ? Sans naïveté, mais avec lyrisme, foi, idée de grandeur, comme l’a fait, par exemple, avec tant d’émotion et d’intelligence Ariane Mnouchkine en nous souhaitant collectivement « un chantier, un chantier colossal, pharaonique, himalayesque, inouï, surhumain parce que justement totalement humain » (on pourra lire ses vœux d’épopée ici)? Et pourquoi pas? Pourquoi ne pas, cette année, se donner le droit de croire que tout n’est pas perdu, que le cinéma ne mourra pas puisque nous l’aimons, que ces crises successives et à différentes échelles que nous vivons ne sont pas des tue-l’-amour, mais des occasions de repartir à neuf ?

Pourquoi ne pas aussi simplement voir dans le débat né depuis la sortie de The Wolf of Wall Street le 25 décembre un signe de ces temps nouveaux où le cinéma sera objet de tous les désirs, de tous les embrasements ? Car de quoi est fait ce débat autour de Scorsese (qui s’est lui aussi fendu d’une belle lettre à sa fille en forme de cri d’espoir pour le cinéma) si ce n’est de morale, de regard du spectateur, de position du metteur en scène, d’expression d’un point de vue à travers une mise en scène ? De cinéma, donc ? Comme l’avait souligné l’éminent Georges Privet, lors de l’émission Médium Large en fin d’année, en élisant La vie d’Adèle meilleur film de 2013, voilà encore un film qui nous aura tous fait parler de cinéma.

Or, au-delà des discussions qu’ils provoquent, n’est-il pas encore plus réconfortant de voir ces films comme des phares ? Des preuves intangibles de l’importance du cinéma ? Culturellement. Socialement. Moralement. Et pas qu’industriellement.

Alors pour 2014, souhaitons-nous d’encore et toujours savoir voir le meilleur. D’encourager en se rappelant toujours que sans liberté de blâmer, il n’est point d’éloge flatteur. D’être stimulé, constamment. De penser ensemble, collectivement, ce que sera notre cinéma. Celui qui nous fera vibrer. Et que nous aimerons en retour avec la même ferveur. C’est une promesse que nous n’aurons aucun mal à tenir.

Bon cinéma.

 


9 janvier 2014