Éditos

Hégémonie virtuelle

par Helen Faradji

Une des grandes utopies générées par l’arrivée du web dans nos vies, en particulier en matière de cinéma, a été de laisser espérer que ce nouvel espace aux frontières illimitées allait effectivement pouvoir permettre un accès plus grand, plus beau, plus fou à tout ce que le merveilleux monde du cinéma contenait de marges, de singularités, de différences. Dans les faits, certes, on pourra toujours se consoler en se disant que l’accessibilité aux films s’en est trouvée bonifiée, que l’information circule davantage, que les points de vue les plus divers et les plus excentrés y sont représentés. Mais force est de constater qu’en matière virtuelle, l’hégémonie culturelle existe aussi.

Petites preuves de la semaine avec l’annonce sur les internets du prochain “film” de Kathryn Bigelow, Last Days, un court de trois minutes d’intérêt public dénonçant le massacre – et la probable future disparition – des éléphants africains chassés pour leur ivoire (révélé lors du Festival de New York, le film sera visible prochainement sur le site WildAid), et le dévoilement de la bande-annonce de l’ultra-attendu Inherent Vice adapté de Pynchon par Paul Thomas Anderson à qui, après ces quelques minutes, la plupart voudrait déjà donner le bon Oscar sans confession. Sans que cela ne change rien à la qualité potentielle desdites œuvres, impossible de ne pas remarquer que ces annonces, trustant l’attention somme toute limitée des internautes via des milliers de partages et autres commentaires, ont tendance à donner du cinéma une image réduite, ou en tout cas concentrique, à l’instar de ce qui se passe également en salles. Car chaque semaine, c’est un peu le même principe : ce qui fait vivre un certain esprit cinéphile sur le web sort également assez peu des sentiers battus d’une vision culturelle aux tendances hégémoniques. Même celle se voulant représentative du grand cinéma d’auteur international.

Mais le web sait également se faire plus souple, plus large. Il sait également faire exister l’ailleurs, le différent, le plus petit pour qui veut bien se donner la peine de se promener au-delà des balises. L’exemple en a aussi été donné cette semaine avec l’apparition d’articles alertant de l’existence depuis environ un mois d’un nouveau site consacré au cinéma iranien : Iranian Film Daily.

À une échelle moindre, celle des cinémas nationaux, cette idée d’une hégémonie culturelle ne laissant émerger que la proverbiale pointe de l’iceberg est probablement encore plus marquée. En effet, alors que le web devrait être ce champ d’exploration ultra-ouvert, remontent en général à la surface les seuls et mêmes noms (dans le cas du cinéma iranien, le quatuor de tête comprendrait Panahi, Kiarostami, Farhadi et Makhmalbaf). Lancé par le journaliste cinéma Ali Naderzad, ledit site se propose de faire tomber ces œillères en faisant exister, tout au moins virtuellement, un panorama exhaustif de tout ce qui grouille et grenouille sur les écrans iraniens. Les nouveaux-venus, les moins remarqués, les oubliés des grands festivals ou de la distribution à l’étranger y trouvent donc une vitrine, un étal où faire valoir leurs forces, à égalité avec ceux qui apparaissent comme des locomotives.

Trouvant son identité hybride quelque part entre les notes informatives pures, une volonté éducative et une approche critique (Naderzad s’interroge ainsi sur la valeur artistique pour le moins contestable des films où apparaît l’actrice et top-modèle Elnaz Shakerdoost, systématiquement des grands succès de box-office), les quelques 70 textes publiés sur le site traduisent également une position plus militante, visant à attirer l’attention mondiale sur des films ne bénéficiant pas des larges faveurs du web (comme Buttercup Bill, premier long d’une irano-américaine, Emilie Richard-Froozan, ou le premier film de vampires local, A Girl Walks Home Alone at Night, présenté dès la semaine prochaine à Montréal durant le Festival du Nouveau Cinéma).

Si ici, le site FilmsQuebec tenu avec abnégation et rigueur par Charles-Henri Ramond a ces mêmes louables visée, l’envie de voir pulluler de tels sites consacrés à d’autres cinéma nationaux est vive. Car le web a lui aussi son rôle à jouer pour combattre les vues trop vues par le petit bout de la lorgnette.

Bon cinéma.


2 octobre 2014