Éditos

Inventer le langage

par Marie-Claude Loiselle

Certains films plus que d’autres ont le pouvoir d’habiter nos rêves et nos pensées bien au-delà de leur vision. Certains même les habitent sans que nous les ayons vus, par le simple rayonnement mystérieux de leur existence. Une fois découverts, les plus beaux d’entre eux continuent de vivre dans nos souvenirs en se confrontant, en s’alliant à la mémoire d’autres films. Ils forment ainsi ce limon dont se nourrissent nos corps-mémoire. L’espace de liberté que quelques-uns portent en eux nous aide à repenser constamment le cinéma, et à penser avec lui.
Les films de Jean-Luc Godard sont de ceux-là, et le choc ressenti devant Adieu au langage a suscité un ensemble de textes conçus à la lumière de ce film et des horizons qu’il ouvre. Ces horizons, c’est aussi le pouvoir d’embrasement d’un cinéma qui permet de « retrouver la beauté du présent qui recèle toujours, chez Godard, “la splendeur de la vérité” » (p.8). Une aptitude à redonner au langage la puissance des premières fois, de « donner de la tête contre les bornes du langage » en demeurant sans cesse aux aguets, tel l’animal, tel le chien Roxy du film (p.12). Nicolas Klotz, lui, nous parle d’Adieu au langage et de Godard depuis son regard de cinéaste, un regard de l’intérieur, sensible aux ondes sismiques que propage l’expérience unique de ce film dans un monde qui ne cesse de détruire celle-ci : une expérience qui ici « met en crise notre capacité à voir (ou pas) et à entendre (ou pas) ce qui est là » en électrisant nos perceptions, nos sens et nos pensées. Et c’est parce que, chez Godard, les sons « sont la couleur de l’invisible », comme nous le dit aussi Nicolas Klotz, qu’Alexandre Fontaine Rousseau a voulu laisser son oreille voir Adieu au langage avant son regard, en appréhendant par sa bande sonore cet « autre film qui existe par-delà l’image » ; parce que les films de Godard ont ce pouvoir extraordinaire de nous inviter à penser en dehors d’eux. Même sans avoir vu ce film, déjà fait-il naître une « chevauchée d’images dans le désert de la pensée », comme l’écrit par ailleurs Marc Mercier dans les Chemins de traverse (p.42), qui s’est laissé inspirer par l’énigme de son titre : un adieu évoquant pour lui la destruction de l’« humaine amitié ».

Partant de ce film d’une richesse fabuleuse, nous avons donc essayé de voir comment d’autres cinéastes actuels affrontent la question du langage au cinéma – que ce soit, comme Godard, avec le politique, ou sans lui… quoique les choix formels ne sont jamais apolitiques. Car il s’agit toujours de dire le monde au moyen d’un langage qui, soit affirme une volonté d’« intégrer les codes de l’industrie » – comme s’en réclame aujourd’hui Xavier Dolan1 –, soit les remet en cause en refusant de laisser le monopole de ce langage à la dictature de la (non-)pensée marchande qui ne cesse de l’appauvrir –, ou soit encore cherche sur des chemins plus solitaires (ou solidaires) une manière personnelle de se mettre en rapport avec le monde.

Nous avons donc cherché ces approches singulières du côté de quelques films présentés cet automne. S’y exprime la volonté que le cinéma puisse nous remettre en contact avec l’expérience du monde : que ce soit chez Antoine D’Agata (Atlas) qui, depuis un « au-delà de la perception », transforme chaque plan en un « arrêt vertigineux dans un voyage dans l’obscurité » ; chez Tsaï Ming-liang (Journey to the West) qui invite notre regard à errer autour d’une « immobilité vagabonde » ; ou encore chez Naomi Kawase (Still the Water), qui travaille l’envahissement sonore de l’image pour abolir la frontière entre intériorité et extériorité. Mais ce désir de nous faire voir autrement, on le retrouve également chez deux jeunes cinéastes québécois que nous avons rencontrés : Félix Dufour-Laperrière (Transtlantique), qui propose une sorte de « film-transe », à mi-chemin entre documentaire et cinéma expérimental, de même qu’Alexandre Larose qui s’empare des outils techniques aujourd’hui associés à une autre époque pour explorer la couleur, la lumière, la matière d’une manière qui ouvre de nouveaux champs perceptifs.

Pour d’autres cinéastes, c’est plutôt par la mise en rapport d’éléments hétéroclites et contrastés qu’ils réinventent de manière personnelle le langage du cinéma, de façon à dégager d’autres voies d’accès vers le monde, non pas pour mieux le décrire, mais pour en pénétrer les zones les plus obscures ou secrètes. C’est ainsi que pour dire la violence innommable qu’affrontent quotidiennement les Syriens aujourd’hui, les deux cinéastes d’Eau argentée font se croiser leur regard avec celui de milliers d’autres, anonymes ; ou que Céline Baril, pour parler du destin des Noirs d’Amérique, nous propose une traversée des États-Unis composée de multiples éclats de vie portés à la rencontre de voix surgies de l’histoire du cinéma américain. Patrick Bokanowski, quant à lui, amplifie plus que jamais avec Un rêve son travail exploratoire sur les matières visuelles et sonores qu’il affine depuis 40 ans par un jeu d’associations libres, qui devient ici une véritable invitation à un voyage intérieur.

Aux côtés de tous ces créateurs cherchant à inventer de nouveaux rapports entre images et sons, Marielle Nitoslawska participe elle aussi, avec Breaking the Frame, de ce mouvement vers un langage affranchi de toute convention. Ce qui faisait de son film une œuvre toute désignée pour le DVD de cette édition. Par la fusion qu’elle accomplit entre cinéma et arts visuels, la cinéaste québécoise « renouvèle l’esprit de la vie et en épouse le mouvement mystérieux toujours en devenir ».

1.    Voir l’entretien accordé aux Inrockuptibles dans l’édition du 20 août 2014.


8 octobre 2014