Éditos

La forêt des mal-aimés

par Helen Faradji

La question est cruelle, souvent tabou. Mais elle hante forcément chaque créateur, surtout lorsque le moment de dévoiler son nouveau bébé approche. Comment faire face à un flop? Que se passera-t-il si personne ne veut faire de gentils gagous gagous, même pas par politesse, audit bébé? Comment se sortir de ce mauvais pas et surtout, surtout, qui désigner comme responsable afin de ne pas avoir à porter l’odieux d’un échec tout seul avec son ego?

Dans les dernières semaines et mois, deux cinéastes ont eu à expérimenter ce versant moins sympathique des choses. Xavier Dolan, d’abord, au Festival de Cannes, où des critiques assassines l’ont fait redébouler le tapis rouge dans l’autre sens avec son Juste la fin du monde (il s’en est tout de même sorti avec un Grand Prix ce qui a de quoi consoler même les plus boudeurs). Et Derek Cianfrance dont le The Light Between Oceans s’est lui aussi mangé une volée de bois vert critique après sa présentation au dernier Festival de Venise (et une sortie en salles nord-américaine simultanée).

Par deux fois, dans les derniers mois, les critiques auront donc eu la dent dure avec deux chouchous de la scène internationale et si Dolan a, dans quelques récentes entrevues, avoué sans qu’on ne l’y force trop que tout cela l’avait blessé au plus haut point, Cianfrance, ou plutôt sa femme, a eu pour sa part une réaction pour le moins… originale.

C’est par une lettre ouverte hallucinante, écrite du point de vue du privilège perché tout là-haut là-haut et parue sur The Talkhouse que Shannon Plumb a en effet dénoncé le traitement réservé par les méchants critiques – en particulier le meilleur, Anthony Lane du New Yorker -, au gentil mélo de son gentil mari en leur reprochant de ne pas avoir respecté l’embargo et d’avoir craché leur venin avant la première à Venise. «Critics can be like horseflies sucking blood from thoroughbreds. If they want your blood, they’re going to cling on no matter how fast you run » ou plus loin « The critics are not a voice for the people, yet they can affect the reputation and success of the movie. By writing early and with vehemence against ‘The Light Between Oceans,’ it probably lost a couple million dollars in its first weekend. The first weekend is still the most important weekend for the movie. It determines the life a movie will have in theaters. » explique-t-elle

Commençons par l’embargo critique qui est probablement une des idées les plus impraticables et les plus stupides jamais inventées et témoigne, en général, d’un immense manque de confiance du distributeur en son film. Non, Mme Plumb, l’embargo n’est pas un barrage pour que votre confort soit assuré. Il ne sert à rien. Jamais. Évidemment, personne n’aime se faire dire que son travail, c’est de la bouette. Mais qu’on le dise avant, après ou même pendant n’y changera pas grand-chose.

On appréciera aussi la défense de Madame notant, non pas que le film de son mari est une merveille d’œuvre d’art capable de bouleverser une vie, mais…qu’il va perdre des millions. Mais on s’arrêtera surtout sur ce passage qui frôle le génie où elle explique : « Of the reviews that came out that first weekend, 78 percent were by men. Many of these were giving Derek the slapdown. He always says it’s about spankings and rubs. And you can’t let either one of them affect you. I truly wondered what was going on. Did these critics have an allergy to vulnerability? ». Puisque évidemment, ça prend une femme critique pour comprendre et être sensible aux affaires du cœur. On comprend ça, nous les sentiments, on est connectées à la Terre (allo, Terrence Malick). Contrairement aux hommes, ces gros machos sans vulnérabilité…

La lettre continue ainsi. Longtemps. Sur le même ton qui ne rend franchement service à personne. Et qui donne envie de se souvenir d’un temps où, aux mauvaises critiques, on répondait façon Pialat avec doigt d’honneur, « je ne vous aime pas non plus » et prochain grand film sous le bras.

La critique n’est pas responsable des immaturités ou des angoisses de ceux qui les lisent. La critique n’est pas gentille ou méchante. La critique est là pour comprendre le film, l’œuvre, pour en proposer une lecture. La critique est là pour qu’on parle d’autre chose que des millions et des campagnes de pub.

 

Bon cinéma


22 septembre 2016