Éditos

Le bon vieux temps

par Helen Faradji

C’est un peu le serpent industriel qui se mord la queue : d’un côté, Hollywood semblant incapable de réussir un véritable succès de box-office, faisant face à une nouvelle crise des sujets et des formes (elles sont cycliques) et capitalisant au choix sur les émotions les plus primaires et universelles pour contrer la crise (fut un temps où l’on misait sur la danse et le chant…) ou sur les super-héros les plus divers et variés pour attirer les gentils moutons dans de belles salles aux gadgets de plus en plus sophistiqués. De l’autre, lesdits spectateurs délaissant principalement les salles, trop heureux de pouvoir s’abreuver directement à la source, dans leurs salons, devant leurs ordinateurs et autres écrans domestiques. Qui est responsable, les films fades ou les déserteurs déserteurs ? Le cercle vicieux est infernal…

Et chacun cherche la solution pour que la roue tourne encore et que la machine puisse encore engranger ce qu’elle devrait engranger.

Si de ce côté-ci de l’Atlantique, la sortie simultanée ou même en avance en VOD des films semble être le choix privilégié pour satisfaire tous les appétits et revenir à une certaine idée de ce que devrait être la rentabilité, de l’autre, une idée encore plus tordue vient de s’incarner.

Un article publié cette semaine dans Les Inrockuptibles faisait en effet état d’une nouvelle tendance proprement aberrante : le bullett screen. Le projet en est aussi simple que démoralisant : utiliser l’écran de cinéma qui, apparemment ne se suffit donc plus à lui-même, comme un simulacre de réseau social et le laisser être envahi en direct par les messages des spectateurs qui commentent le film en le voyant contre évidemment un modique frais d’envoi (où serait le plaisir sinon ?). Bullett, donc, puisque tout cela est supposé envahir l’espace du film à la vitesse d’une balle tirée…

En Chine, la pratique se développe depuis plusieurs semaines nous apprend-on, les Inrocks évoquant fort gentiment l’idée d’une « démocratisation de l’analyse filmique à chaud ». On se permettra de garder ici un léger doute tant Twitter ou même Facebook n’ont pas, jusqu’à preuve du contraire, été des lieux de développement d’une véritable pensée de cinéma ou même de fulgurances de l’esprit permettant une compréhension plus fine et plus complexe du film que l’on a vu. Pour le dire autrement, on imagine mal Bazin ramené à la rescousse en 140 caractères devant un Nuri Bilge Ceylan ou une analyse complète mais succincte de la valeur esthético-politico-morale de tel ou tel plan-séquence. Mais bien plus de « LOL » et autres « Scarlett est telleman bel !!!», pour n’imaginer que les réactions les plus polies, qui déjà sont principalement le lot quasi-instantané de tous ceux qui ont déjà mis le nez sur Twitter pour savoir ce que le monde a bien pu penser de telle ou telle oeuvre.

Mais voilà donc qu’en plus de montrer que critique et réseaux sociaux cohabiteront peut-être encore pour longtemps, ils ne communiqueront probablement jamais – ou en tout cas avec grande difficulté -, l’idée d’une réduction la plus sommaire possible du ressenti, de la compréhension, des affects et de la pensée que peuvent provoquer un film vient directement envahir les écrans. Concrètement. Bêtement.

Mais le pire, c’est qu’en plus de voir un film littéralement parasité, et en direct en plus, par les pensées les plus immédiates qui peuvent traverser l’esprit des spectateurs, ce nouveau procédé traduit aussi une conception incroyablement infantilisante du rapport, imaginé par les studios et propriétaires de salles, existant entre un spectateur et un film.

Certes, ledit gadget est tout de même soumis à certaines règles : un modérateur vérifie les messages avant publication et le cinéaste doit, en principe, avoir donné son accord à ce que son film soit ainsi envahi. Reste par contre le pire : que le film ne soit plus considéré que comme un support (la logique marchande des choses est implacable : si les spectateurs peuvent le faire, bientôt, les compagnies le pourront aussi et vogue la galère de la pub) et le spectateur que comme un abruti qui, grâce à cette nouvelle fonction, pourra enfin s’exprimer… Bienvenue dans le merveilleux monde du cinéma du futur.

Bon cinéma, malgré tout.


28 août 2014