Éditos

Le Caillou dans la chaussure

par Bruno Dequen

Dans son éditorial de la semaine dernière, ma collègue Helen Faradji (qui profite de vacances bien méritées) mentionnait à l’occasion de l’ouverture des Rendez-vous du cinéma québécois l’existence d’un malaise grandissant et palpable au sein du milieu du cinéma d’ici. En ce début d’année, la faible performance de la plupart des films en salles et les sorties maladroites et populistes des Guzzo, Ravary et consorts ont suffi à raviver la flamme de cette ‘crise’ qui ne semble pas avoir évolué depuis la même époque l’an dernier. D’un point de vue industriel, rien de nouveau sous le soleil. En 2013, les Québécois ont à nouveau boudé leur cinéma, mis à part 3-4 films. Pour certains exploitants (qui portent bien leur titre), le cœur du problème réside dans le manque de bons films populaires et le trop grand nombre de films d’auteur déprimants. Pour de nombreux créateurs, c’est davantage un problème de distribution, d’accessibilité et de mise en marché.

Rien de neuf alors? Pas tout à fait. Du point de vue de la distribution, il est évident que nous sommes enfin dans une phase de transition vers une plus grande accessibilité de notre cinéma. Entre la sortie simultanée salles-VOD du Météore début 2013 et la mise en place d’un partenariat Ex-centris/ONF visant à systématiser progressivement les sorties VOD et la disponibilité des titres récents en ligne, un grand pas vient d’être posé. La salle n’est plus le donjon dans lequel s’enfermaient tous nos films, et de réels efforts commencent à être faits pour rejoindre le public hors-Montréal centre. Que ces initiatives proviennent en plus d’un cinéma qui a toujours eu à cœur le soutien du cinéma international et indépendant mais qui n’a jamais été remarqué pour sa rapidité d’adaptation aux changements, c’est plutôt rassurant. Bien entendu, nous n’en sommes qu’aux prémisses de grands bouleversements dans la diffusion des films, mais une (infime) partie des problèmes soulignés par les créateurs commence à être prise en compte.

S’il y a toutefois un aspect de cette ‘crise’ autour duquel le malaise semble grandir, ce sont les films eux-mêmes. Et je ne parle pas des daubes commerciales à la Hot Dog, mais bien de ce cinéma québécois si reconnu en festivals et ignoré à domicile. Dans un texte publié en mars 2013 dans la revue Liberté (et republié sur ce site), Simon Galiero fut le premier à sonner une charge contre le conformisme esthétique et moral, la fausse distanciation et l’opportunisme de tout un pan du cinéma québécois « (sur)qualifié d’auteur ». Incroyablement virulent et caustique, le texte avait le mérite de chercher à dégager des tendances problématiques au sein d’un cinéma relativement intouchable (puisqu’ignoré par les uns et adulé ou poliment apprécié par les autres). Pour ceux qui n’y ont pas eu accès, ce court extrait tiré du dernier paragraphe de son texte donne un bon aperçu de l’ensemble : « Puritanisme inversé, sinistroses à gogos ou amourettes de casiers réunis sous une même plastique égotiste ; voilà un cinéma d’auteur idéal à l’heure du néo-libéralisme. Je pense que ces films sont en grande partie l’expression d’occidentaux gâtés qui ont trouvé dans le vérisme, le narcissisme, la confession, le nihilisme ou ce que l’on qualifie étrangement d’hyperréalisme les bases idéales de leur moralisme austère, de leur opportunisme artistique ou de leurs schèmes de marchands du temple nouveau genre. »

Il fut impossible de ne pas penser aux propos de Galiero en lisant la semaine dernière un article d’Antoine Godin sur le site Panorama Cinéma. Non pas tant par rapport à leurs propos mais par rapport à leur cible, qui est identique. Reprenant les théories de Paul Ricoeur pour remettre en question la supposé neutralité d’un cinéma québécois qui baigne finalement dans le compromis éthique. Tout comme chez Galiéro, un désintérêt grandissant envers le conformisme évident d’une grande partie du cinéma québécois est à l’œuvre chez Godin qui conclut même ainsi : « Entre ceux qui recherchent la neutralité en s’enfonçant dans l’impuissance et le solipsisme et ceux qui relaient des jugements communs en feignant l’intérêt pour l’Autre, se trouve-t-il des cinéastes pour critiquer les lieux communs et les discours préfabriqués à la mode, pour explorer les complexités et les contradictions des individus et des groupes? »

Cette position plus ouvertement critique est également manifeste dans le dernier numéro de 24 images consacré à l’héritage du Chat dans le sac et À tout prendre. Après avoir évoqué « le règne du « néovérisme » pessimiste », Richard Brouillette conclut son texte sur le cinéma de fiction actuel par ses mots : «  Espérons donc qu’un jour, enfin, des cinéastes d’ici aient le courage de reprendre le flambeau de Groulx pour créer un cinéma vrai, libre, audacieux, politique, critique et transformateur. » Tout en observant la représentation problématique de l’Autre dans le cinéma québécois contemporain, Marie-Claude Loiselle louange quant à elle la subtilité de Diego Star mais ne peut s’empêcher de conclure son appréciation du film par cette phrase : « Bien que ce premier long-métrage n’échappe pas totalement à l’emprise d’un « réalisme plat », férocement prosaïque, qui pèse sur le jeune cinéma québécois, on ressent néanmoins le désir d’échapper au nihilisme qui contamine si durement celui-ci. »

Si, comme le disait Helen Faradji, les racines du mal sont plus complexes qu’une simple distinction cinéma commercial/cinéma d’auteur, voici quelques points de départ pour cesser de soutenir mollement et commencer à débattre réellement du cinéma québécois contemporain. Conformisme, réalisme plat, neutralité problématique et opportuniste, manque d’audace, etc. Que l’on soit d’accord ou non, ces termes sont la preuve que le caillou dans la chaussure n’est pas qu’un exploitant de salles populiste ou une saucisse mal cuite.

 


28 février 2014