Éditos

Le cinéma des années 2010

par Bruno Dequen

Que peut-on retenir de la décennie qui s’achève ? Disons-le d’emblée, aucune revue ne peut prétendre répondre de façon exhaustive à une telle question. Au-delà de cette dérobade un peu facile, force est d’admettre que la dernière décennie ne semble pas si évidente à cerner. Aucune cinématographie nationale marquante n’a émergé depuis dix ans. Si les années 1980 avaient vu l’apparition du nouveau cinéma taïwanais, les années 1990 la reconnaissance du cinéma iranien et les années 2000 l’explosion des cinémas roumains et sud-coréens, que dire des années 2010 ?

Avant tout, la décennie a été marquée par la consécration de cinématographies fortes qui la précède. Outre le cinéma québécois (auquel nous venons d’ailleurs de consacrer un numéro spécial), qui continue de faire belle figure sur la scène des festivals, la Palme d’or attribuée à Bong Joon-ho cette année vient célébrer la vitalité d’un cinéma sud-coréen qui a su, depuis vingt ans, user brillamment des tropes du cinéma de genre pour dresser un portrait acide du monde contemporain. De même, le cinéma indépendant chinois, dont les principaux porte-étendards demeurent Jia Zhang-ke (pour la fiction) et Wang Bing (pour le documentaire) a produit certaines des œuvres les plus marquantes des dernières années, comme le rappelle Ariel Esteban Cayer. Que Jia Zhang-ke ait d’ailleurs exploré davantage des univers liés au cinéma de genre à partir de A Touch of Sin n’est pas anodin. L’horreur, le fantastique et le polar noir ont décidément la côte. Ce n’est pas un hasard si le précédent numéro de la revue s’est porté justement sur le cinéma d’horreur, et si le présent numéro inclut deux textes de Céline Gobert et Alexandre Fontaine Rousseau sur la renaissance du cinéma de genre australien et le phénomène du Wakaliwood. Autrefois l’affaire de la série B, le genre est devenu le principal terrain de jeu de jeunes cinéastes aux ambitions formelles évidentes, tels que Ari Aster, Robert Eggers, Nicolas Winding Refn ou Jordan Peele. Comme le souligne Damien Detcheberry dans son analyse de l’évolution récente des grands festivals, ces derniers en ont certainement pris bonne note, malgré leur tendance à camper sur leurs positions d’un point de vue éditorial. Il n’est pas surprenant non plus que Hollywood, à travers la remise de ses Oscars, ait consacré ces dernières années les talents du « trio mexicain » composé de Alfonso Cuarón, Alejandro González Iñárritu et Guillermo del Toro, trois cinéastes à l’esthétique spectaculaire qui ont su faire leurs preuves au sein du cinéma commercial américain. Au Québec, les aptitudes techniques certaines de Denis Villeneuve l’ont d’ailleurs rapidement propulsé sur les grands plateaux américains dès le succès d’Incendies. Même Corneliu Porumboiu, après deux essais documentaires, est revenu sur la Croisette avec un polar noir jubilatoire cette année !

À cette prédominance du cinéma de genre répond l’émergence de multiples propositions à petit budget qui naviguent habilement entre fiction et documentaire. Au Québec, on pense évidemment à la démarche de Denis Côté, qui vient de proposer l’une de ses visions les plus minimalistes et abouties avec Wilcox. Mais c’est également le cas d’une certaine nouvelle vague de cinéastes torontois décrite par Charlotte Selb. On peut également évoquer la démarche passionnante de Miguel Gomes au Portugal ou le naturalisme du cinéma de Sean Baker aux États-Unis. La souplesse qu’accordent désormais les outils numériques a clairement favorisé un cinéma davantage ancré dans le réel, qu’il s’agisse de propositions hybrides comme celles que l’on vient de mentionner, ou de démarches documentaires qui auraient été impensables il y a quelques années. Soulignons par exemple le nombre imposant de films et vidéos qui ont su prendre le pouls du conflit syrien, à l’image du mémorable Eau argentée : Syrie autoportrait. À l’image de ce film sous forme de journal intime, les dix dernières années, marquées par de nombreux foyers insurrectionnels à travers le monde et la polarisation irréconciliable d’opinions divergentes, semblent avoir favorisé davantage les portraits intimistes que les fresques ambitieuses, et il n’est pas surprenant qu’Agnès Varda l’éternelle bricoleuse, toujours entre les genres, ait joué un rôle aussi inspirant dans les dernières années de sa vie. Face à l’incertitude de notre époque, les cinéastes – Godard faisant, comme toujours, exception – semblent vouloir privilégier l’observation précise de certains milieux aux grands discours universels. Comme 2011 et les visions à grande échelle de Lars von Trier et Terrence Malick nous semblent loin désormais ! À l’image du phénomène Xavier Dolan, la décennie 2010 aura davantage observé la société par le prisme de l’individu, en s’intéressant particulièrement aux marginaux. Pensons notamment au cinéma de Andrea Arnold, aux récits de Nuri Bilge Ceylan, aux portraits de Céline Sciamma, aux courses effrénées des frères Safdie ou aux destins singuliers des personnages de Paul Thomas Anderson. Sans parler des innombrables films passionnants – rendus possibles par le tournage en numérique – proposés par Hong Sang-soo et Lav Diaz.

Du point de vue de la diffusion et de la production, la révolution numérique aura certainement été l’évènement de la décennie, puisqu’elle a influencé tant le cinéma commercial que le cinéma d’art et d’essai. Qu’il s’agisse de nos habitudes de consommation, de la prédominance d’une esthétique numérique qui affecte le statut même de la star comme l’observe Sylvain Lavallée à propos des films mettant en scène Scarlett Johansson ou encore du regain d’intérêt pour la visualisation de l’espace que décrit Apolline Caron-Ottavi, il est certain que le numérique s’impose comme un enjeu majeur du cinéma présent et à venir, mais la véritable révolution n’est pas encore achevée. À l’heure où tout un pan du cinéma ne parvient plus à sortir du circuit des festivals et où les monopoles de production et de diffusion s’accentuent, il est de plus en plus difficile d’imaginer l’avenir avec précision.

Pour l’instant, retournons-nous rétrospectivement sur dix ans de cinéma tout en spécifiant que ce numéro propose moins un bilan que de multiples portes d’entrées. À la traditionnelle et trop souvent consensuelle liste des meilleurs films, exercice aussi futile que jubilatoire, nous avons préféré substituer quatre avenues : celle de dix cinéastes majeurs qui ont su observer l’évolution de la décennie, une série de plans marquants, une liste de cinéastes découverts au cours des dix dernières années et, enfin, une compilation de fulgurances, renvoyant à des films étonnants, films testaments, films imprévisibles qui auront su marquer notre époque. Autant de rappels que le cinéma accompagne le monde, aussi incertain puisse-t-il être.


15 décembre 2019
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