Éditos

Le cinéma en partage

par Bruno Dequen

Décidément, 2016 n’a pas fini de jouer des mauvais tours aux cinéphiles. Par une triste coïncidence, c’est au moment d’écrire ces quelques lignes que la nouvelle de la mort d’Abbas Kiarostami faisait le tour du monde. Or, l’héritage artistique du grand cinéaste iranien ne pourrait être plus approprié à l’esprit de ce numéro qui, à partir d’un dossier élaboré par André Roy et consacré aux réflexions d’artistes issus de l’art contemporain, met en perspective les liens entre le cinéma et les autres arts. Comme l’indique notre titre, ce cinéma en partage évoqué dans nos pages est un cinéma ouvert au monde, nourri de multiples formes d’expression artistiques qui se le réapproprient à leur tour. C’est ce qu’aura su incarner justement Kiarostami par son refus de respecter les règles désuètes séparant fiction et documentaire, autant que par son intense activité d’artiste multidisciplinaire qui, dans le prolongement des films, se déclinait sous forme de poésies, de photographies et d’installations.

À travers des témoignages éclatés qui vont de l’autobiographie cinéphile au scénario fictif, en passant par l’essai poétique ou théorique, les douze artistes que nous avons contactés soulignent, chacun à sa façon, l’importance du cinéma. Dans leurs vies, mais aussi bien entendu dans la réflexion entourant leurs pratiques artistiques. Tous, d’une façon ou d’une autre, ont été inspirés par la puissance esthétique et/ou narrative du cinéma, cet art populaire du XXe siècle qui, plus que n’importe quel autre, aura su créer un imaginaire collectif. D’ailleurs, c’est cette même capacité du cinéma à créer des images iconiques recomposables à l’infini qui est au cœur du projet filmique de Nicolas Winding Refn, dont le dernier film, The Neon Demon, est justement accusé par certains de relever plus de l’art contemporain que du cinéma.

Pour plusieurs artistes de notre dossier, des plans de films ont pu être la source d’inspiration directe de photographies ; pour d’autres, c’est une fascination pour le mouvement, d’abord développée par le cinéma, qui les amènera à arpenter des sentiers artistiques imprévus. Par leurs mots, mais aussi par les nombreuses représentations de leurs œuvres auxquelles ils nous ont généreusement donné accès, c’est une vision du cinéma multiple et ouverte à tous les possibles qui s’exprime. On a souvent dit que le cinéma se nourrissait de tous les arts. Ce que confirme ce numéro, si besoin est, c’est que, depuis plus d’un demi-siècle, les arts s’inspirent à leur tour du cinéma dans un esprit de dialogue dégagé de toute contrainte. Ce dialogue est également au cœur d’un entretien avec Mathieu Jacques, membre du duo Organ Mood, qui évoque quant à lui le lien entre le cinéma et les arts imprimés, qu’il nous décrit à partir d’une pratique d’animation faite d’acétates qu’il a développée pour ses performances live.

Chez Whit Stillman, le dialogue au sens strict du terme devient le point d’ancrage d’une conception du monde fondée sur la création possible et nécessaire d’un tissu social. Inspiré par la littérature et amoureux de la danse, l’univers de Stillman est imprégné d’une forme d’utopie lucide qui s’incarne dans un appel à la vie en communauté. À travers le texte le plus ouvertement politique de ce numéro, Marc Mercier en appelle ouvertement à l’État d’Urgence Poétique. Afin de nous « libérer du poids de nos identités fantasmées et de nos savoirs programmés », il est primordial que nous abolissions résolument nos frontières physiques, mentales et culturelles afin d’accueil­lir à bras ouverts cette liberté de vivre et de créer ensemble qui est la condition indispensable à un « mode d’existence collectif ». Abbas Kiarostami n’aurait certainement pas été en désaccord.


29 juillet 2016
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